Bruno Layla - Pan de Rideau Photo : Guillaume Le Guillou

Suivre la ligne de pente

Quand on est amateur de bijoux, La Grave scintille comme un joyau étincelant dans l’imaginaire du skieur. Sa forme brute, ses reflets bleutés et la rêverie de sa solitude lui octroient une place à part dans la luxuriance des domaines français. Bruno Compagnet et Layla Jean Kerley sont partis en quête de cette fleur sauvage, nichée au cœur des Hautes -Alpes, dont le sillon des lignes originelles peut vous mener à un émoi mythologique.

Quand je tourne la clef de ma voiture, l’horloge indique 4 h 20. Départ dans la nuit pour quelques heures de route sinueuse ; j’ai avalé deux mugs de café noir pour me réveiller, mais c’est surtout le désir de retourner à la Grave qui me donne l’énergie de conduire. La photo du Pan de Rideau que mon ami Joe Vallone a posté sur les réseaux sociaux en début de semaine m’a convaincu de revenir sur ces terres. Layla s’est endormie. Elle a réussi à s’aménager un nid entre les quatre paires de skis et tout le matos de montagne que l’on a entassé la veille dans ma petite Panda.

layla & bruno - la grave Photo : Guillaume Le Guillou

layla & bruno – la grave
Photo : Guillaume Le Guillou

Un mythe immuable

Ce qui fait la spécificité de la Grave, c’est ce téléphérique ouvert en 1976 et entretenu avec passion par une poignée d’hommes. Depuis plus de 30 ans, cette montagne n’a cessé d’être photographiée et filmée, en snow, ski ou en mono. Paulo Gascoin y a laissé sa trace sur la neige, mais surtout dans l’esprit des gens qui ont eu la chance de le voir glisser. Il a ouvert la voie à une ribambelle de riders talentueux, certains n’ont fait que passer, certains y sont morts, d’autres sont restés… À l’époque, les photos de Jean Marc Favre illustrant un article sur un « Hookipa des neiges » avaient enflammé mon imagination d’adolescent.

layla & bruno - Pan de Rideau - La grave Photo : Guillaume Le Guillou

layla & bruno – Pan de Rideau – La grave
Photo : Guillaume Le Guillou

J’ai garé ma voiture devant le téléphérique, à peu près au même endroit où j’avais garé mon vieux Bedford au printemps 1990, quand Laurent Romagne m’avait invité à découvrir les Vallons. Parti pour un week-end, j’étais resté un mois. Au-delà du pare-brise de ma bagnole cabossée, la Meije et son imposante présence aimantent notre regard. Je cherche des lignes entre barres rocheuses et séracs. Mais la montagne est sèche, le vent a tout décapé. Au fond du parking, un vieux VW semble posé là pour la saison. La Grave se réveille doucement. J’appelle Joe qui nous accueille chaleureusement dans son nouvel appartement situé sous l’église. Encore du café, puis nous partons skier avec Layla qui découvre le lieu. Il semble n’y avoir que des guides avec leurs clients. La montagne et le village sont très calmes car la route principale est coupée suite a des éboulements terrains. Cet hiver, La Grave semble encore plus coupée du monde.

Comme des gosses

Franchement, j’en chie un peu pour me maintenir à hauteur de ces deux gonzesses qui avalent du dénivelé comme si les bosses, les ruptures de terrain, les changements de neige et les mélèzes n’étaient que des formalités dans leur balade matinale. Mais Marja Persson et Jackie Paaso ne sont pas des skieuses du dimanche. La première a été l’une des meilleures du Freeride World Tour et revient sur les skis après une grave blessure. Apparemment, elle à très bien récupéré. La seconde vient juste de gagner la première épreuve en Andorre et compte de nombreux podiums. Elle est avec son copain Reine Barkered, champion du monde 2 012 et double vainqueur de l’Xtrême de Verbier. Je suis vraiment content et un peu ému de revoir Marja après toutes ces années. Son enthousiasme et son énergie sont toujours aussi communicatifs.

layla & bruno – pan de rideau – la grave photo : guillaume le guillou

layla & bruno – pan de rideau – la grave
photo : guillaume le guillou

Avec beaucoup d’émulation, on enchaîne les descentes. Ville, un excellent skieur Finlandais, nous a également rejoints et prend quelques photos. J’adore skier comme ça, avec de forts skieurs, juste pour le plaisir de glisser. Et puis j’apprécie de voir les autres évoluer avec classe sur ce magnifique terrain de jeux. Plus tard, on enchaînera aussi quelques tournées de bières, histoire de prolonger la journée. Pour sa découverte des Vallons, Layla, qui prétend ne pas être une skieuse, a sillonné les fameux couloirs des Trifides pour se mettre dans l’ambiance, puis enchaîné des runs rapides sans broncher…

Le lendemain, nous retrouvons par hasard mon amie Tina en haut du glacier et partons glisser ensemble en direction du jardin secret. En passant près de l’entrée du couloir Polichinelle, j’ai une petite pensée pour Doug Coombs, ce légendaire guide américain disparu ici avec son client Chad VanderHam en 2006. J’aime skier avec des filles. C’est une expérience où l’ego n’a pas sa place. Seul le ski compte. C’est un petit voyage vertical tout en style et en grâce. Ce n’est pas la course et on peut évoluer vite en jouant avec le terrain sans vouloir à tout prix être devant. Au refuge, je fais la connaissance de Benjamin, un jeune guide de la Grave qui m’invite à l’accompagner pour skier le Pan de Rideau. Mais la météo en décide autrement et on termine l’après-midi en écoutant de la bonne musique live et en buvant des Duvel.

la grave photo : Guillaume Le Guillou.

la grave photo : Guillaume Le Guillou.

À l’aube du troisième jour

On est aussi venu pour ça et on ne ratera pas la petite fenêtre météo qui se profile aujourd’hui. Layla patiente devant le guichet des forfaits tandis que je colle les peaux sous nos atris. Pas question de louper le premier train de cabines. En raison des conditions météo, ce téléphérique ne délivre des laissez-passer qu’au jour le jour, alors que les clebs des locaux sont tenus d’avoir leurs forfaits saisons en bonne et due forme… Un soir, Tina m’a confié l’histoire de ce chien que tout le monde connaissait et considérait avec respect comme la réincarnation d’un skieur Canadien disparu quelques hivers plus tôt. L’animal, en plus d’avoir parcouru la plupart des gros itinéraires des Vallons, avait aussi « sauvé » un skieur en perdition dans un brouillard à couper et couteau. Le chien était arrivé de nulle part pour le guider jusqu’au refuge de Chancel.

Layla & bruno téléphérique de la grave photo : Guillaume Le Guillou.

Layla & bruno téléphérique de la grave
photo : Guillaume Le Guillou.

Confortablement installés dans la petite bulle de plexi orange que je partage avec Joe et Layla, je regarde tranquillement défiler le paysage en savourant mon yogy tea. Quarante minutes plus tard, portés par une motivation contagieuse, nous suivons les traces de Benjamin et Jean-Louis. Nous avançons sur le glacier et, pour une fois cet hiver, j’ai presque froid. Layla me colle au train et se plaint de ne plus sentir ses pieds.

L’entrée du Pan du Rideau est une petite brèche qui s’ouvre sur un panorama savoureusement effrayant. La traversée qui donne accès à la pente de départ en a découragé plus d’un et pas mal de skieurs font tout simplement demi-tour devant l’exposition, la pente et le gaz. Si tu tombes, tu es mort ; et les deux miraculés qui ont survécu à la chute sont des exceptions notables à cette règle. Demandez donc à Francky Moranval ce qu’il pense du jour où il s’est retrouvé tête en bas au sommet du couloir en Y, son swallow coincé entre deux rochers…

layla & bruno – pan de rideau – la grave photo : guillaume le guillou

layla & bruno – pan de rideau – la grave
photo : guillaume le guillou

Un run magique

Comme deux jours plus tôt, Benjamin a ouvert le passage, suivi de Jean Louis, un solide snowboardeur Canadien à qui il laisse l’honneur d’ouvrir la face. Joe les rejoint sans plus attendre. Il ne connaît pas Layla et, comme il est guide et en vacance, j’imagine et je comprends sa décision de ne pas s’embarrasser du stress d’une inconnue. Skier exposé est un choix personnel et un terrain de liberté absolu. Et si partager de tels moments est à la fois magique et rare, voir ton partenaire évoluer sur des passages où la chute est interdite et où tu ne peux rien faire à part essayer de lui prodiguer quelques conseils rassurants est chose tout à fait particulière. Mais Layla n’a pas peur… Je mets ça sur le compte de son manque d’expérience.

layla & bruno – pan de rideau – la grave photo : guillaume le guillou

layla & bruno – pan de rideau – la grave
photo : guillaume le guillou

Arrivé au bout de la traversée, je souris intérieurement en regardant ce que j’ai sous les spatules. Tous les rideurs vous le diront, il y a des moments qui « font » votre hiver. L’ambiance est grandiose et j’essaye de mémoriser l’instant. Je n’ai pas pris ma GoPro. Je préfère les photos car elles me permettent de revivre ces moments uniques en laissant libre court à cette part de mémoire. J’aime la charge émotionnelle des images de ski. Jean Louis a déjà disparu dans le labyrinthe de glace et de neige fraîche. Benjamin s’est crashé violemment sur de la glace et reste un peu sonné, mais rien de grave. Puis je vois Joe qui nous attend les bras en l’air… Petit point loin, très loin en bas de la face.

layla & bruno – pan de rideau – la grave photo : guillaume le guillou

layla & bruno – pan de rideau – la grave
photo : guillaume le guillou

Skier ce genre de pente en neige douce n’est pas techniquement difficile. Il faut gérer le sluff, les changements de neige et toujours se méfier d’un rocher caché qui peut vous faire chuter. Mais au-delà de ça, il n’y a pas de vibrations désagréables, de choke où de gros efforts physiques. Avec l’adrénaline, on ressent plus nettement tous les petits moments de pression qui procurent de sacrées sensations. J’attends Layla en bas de la pente pour la briffer sur la rimaye, puis on se laisse glisser vers Joe qui lui aussi a le regard brillant.

bruno - la grave Photo : Guillaume Le Guillou.

bruno – la grave
Photo : Guillaume Le Guillou.

Tu me suis ?

La partie basse du glacier qui rejoint les Vallons est en très bonne neige et je n’ai aucun problème de navigation puisque Benjamin, Jean Louis et Joe ont déjà ouvert la voie dans ce gruyère de glace. On prend de la vitesse et les gerbes jaillissent sans efforts. C’est du grand ski dans un cadre sauvage et froid. En arrivant en bas de la pente, j’ai vraiment eu la sensation que la montagne nous avait laissés passer.
Puis, en reprenant les œufs, nous avons pu regarder un crew de Chamonix dessiner à vue une très belle ligne entre les séracs… Nos amis s’offriront trois descentes dans le Pan ce jour-là. Nous y sommes retournés en fin de journée tous ensemble.

la grave photo : guillaume le guillou

la grave
photo : guillaume le guillou

So long La Grave

En quelques décennies, la Grave est passée du statut d’humble village de montagne au symbole un peu trash de l’esprit freeride qui règne et résiste dans cette vallée des Hautes Alpes. Et si on y ride solide, on y fait aussi la fête, on y boit généreusement d’excellents genépis et personne ne se cache pour rouler et fumer un bon gros pétard…

Sur la route du retour (par l’Italie), je pense à la chance extraordinaire d’avoir une passion et des amis avec qui la partager. La montagne et le ski m’ont conduit un peu partout autour de la planète, mais tous ces voyages et ces aventures seraient vains sans les amitiés forgées sur la neige skis aux pieds. Ces sourires, cette énergie, ces accolades, c’est peut-être là l’essence et le don le plus précieux du ski.

Bruno compagnet le Lavancher 2 mars 2016

la grave photo : guillaume le guillou

la grave
photo : guillaume le guillou