Roulette arménienne

Parfois, on ferait mieux de retourner te coucher avec un bon bouquin. Mais après 4 heures de route pour une sortie à peaux de phoques, tu as tendance à insister lourdement, quitte à frôler la correctionnelle.

Nous sommes faits d’eau à environ 60 %, le reste est chair, graisse, tissus et tout un contingent d’éléments chimiques. Et bien que je partage plus de la moitié de la composition de cette glace cristallisée sur laquelle glissent actuellement mes skis, sans parler de la quantité d’air dont nous sommes également constitués, je sais pertinemment qu’en dépit de nos étroits liens de parenté, elle ne fera preuve d’aucune clémence à mon égard. La neige scintillante et silencieuse est froide, méprisante et implacable. Elle n’a aucune espèce de sentiments. Voilà à quoi s’attelle la surface de mes pensées tandis que mes skis progressent sur cette neige de printemps d’une consistance singulière. Avec deux compagnons de randonnée, le guide local Mkhitar Mkhitaryan et le Tchèque Jan Pala, nous avons entendu de nombreux « woufs » à mesure que nous progressions en direction du Mt Teqsar et, en dépit de la faible quantité de neige, le manteau neigeux ressemble à un volume monté sur roulement à billes.

Cette onomatopée, ce « wouf » est consécutif d’un surpoids en surface caractéristique d’une mauvaise cohésion entre les différentes couches de neige. C’est ce qu’on appelle les gobelets ou givre des profondeurs. Cela se produit quand les cristaux ont pris une forme pyramidale suite à d’importantes différences de températures au sein du manteau neigeux. De par leur forme, ces grains de neige présentent peu de points de contact entre eux et constituent une couche de neige sans cohésion et très peu compressible. C’est ce que les Anglo-Saxons appellent « sugar snow », terme qui correspond bien à l’aspect granuleux de la neige. En résumé, c’est un piège à cons.

Je marche sur des œufs. Mes deux compagnons de route sont à une centaine de mètres au-dessus tandis que je progresse à travers cette perfide masse molle. C’est mieux ainsi. Je ne suis pas de bonne composition après une nuit passée en compagnie d’un train de marchandise déraillant entre deux respirations. La beauté des paysages traversés pour arriver jusque dans cette superbe gorge de Yeghegis est bel et bien restée collée au rétroviseur. Dorénavant, mon rythme de montée est calé sur de noires pensées : mes chaussures neuves qui me cisaillent les pieds, la nuit affreuse dans un complexe hôtelier inhospitalier, la route semée de friches industrielles rouillées, la morosité de cette matinée blafarde, les silences de notre groupe dans cet univers terne… Le temps est gris, les montagnes sont grises, la neige est grise et parfois une brise glaçante vient transpercer mes vêtements humides. Est-ce que ces éléments convergent vers le mauvais signe ? Qui dois-je écouter ? Mes tripes, mon esprit, un simili de raisonnement cartésien ? Allez, j’atteins la crête et je fais le point.

Parfois, on ne sait pas trop pourquoi on continue. Envie de transpirer un peu, de respirer, on se dit qu’il ne faut pas paniquer pour rien, que les conditions ne sont jamais optimales… On se trouve mille excuses pour ne pas renoncer à sa petite sortie. Pourtant, il y a cette petite alarme qui continue d’émettre des signaux dans les tréfonds du subconscient. Elle retentit depuis le début de la journée dans cette ambiance grisâtre qui gangrène l’atmosphère tandis que la neige nous intime l’ordre de faire demi-tour. Mais non, on continue à progresser sur cette pente qui paraît trop douce pour constituer la moindre menace.

Au moment d’arriver sur la crête, je vois mes compagnons qui en longent le fil à environ 50 mètres en transversal. J’hésite à couper pour les rejoindre plus vite en m’engageant quelques mètres à travers la pente. Cependant, je me ravise et décide de faire une conversion pour rester dans les traces. Au moment où je vire de bord, je sens la neige bouger, je me retourne et aperçois une grosse partie de la pente qui se fracture jusqu’au sol, accélère et emporte tout sur son passage. Tout s’est passé au ralenti à moins de deux mètres de moi. Si j’avais fait un mètre de plus dans cette direction, j’étais dedans.

C’est l’homme de tête qui a fait partir la bête. Il était sur la crête, mais l’onde a fracturé la neige jusqu’à la pente et tout est parti en glissement de terrain. C’était imprévisible. Je me réfugie sur le faîte de la crête. Mes compagnons se regardent incrédules et commencent à prendre des photos. Tout paraît irréel. Je suis furieux contre moi-même de ne pas avoir su m’écouter, furieux de ne pas avoir fait demi-tour alors que l’alarme avait retenti à plusieurs reprises. Alors je gueule un bon coup à travers la montagne. Celle-ci reste dédaigneuse, même pas l’ombre d’un écho.

J’ai quand même un sacré bol de ne pas m’être fait dérouiller. Autant savourer ce moment de plénitude. Je respire le grand air arménien et profite du panorama. Un peu de bleu se lève à l’est sur des montagnes à perte de vue. Là-bas se dressent les contreforts de l’Azerbaïdjan et de l’Iran, un horizon plein de tentations. Je me dis qu’il aurait été dommage de s’arrêter là. Vivre, c’est continuer, mais faire demi-tour est parfois le plus sûr chemin pour poursuivre la route. J’essaierai d’écouter les alarmes la prochaine fois. La neige a beau être impassible, elle n’a rien de machiavélique. Je n’ai  tout bonnement pas su l’écouter. C’est mon orgueil qui a brouillé les signaux. À charge d’être moins con la prochaine fois. Sur ces bonnes résolutions, j’embrasse l’horizon, chausse mes navis freebird en position descente et je me casse.

Texte : Antoine Grospiron-Jaccoux

Photos : Antoine Grospiron-Jaccoux et Jan Pala