Première au Tricot

Les crows Johanna Stålnacke et Tom Grant, accompagnés du skieur Ben Briggs et du snowboarder Luca Pandolfi ont réalisé une nouvelle première dans le massif du Mont-Blanc, la descente de la face sud-ouest de l’aiguille du Tricot. La plume de Johanna nous entraîne dans cette belle aventure aérienne réalisée dans une partie sauvage et rarement parcourue du massif.

« Skier une première à Chamonix », ces mots ont un drôle de goût dans ma bouche… C’est pourtant vrai et cette descente de la face sud-ouest de l’aiguille du Tricot constitue l’une de mes plus belles aventures dans le massif du Mont-Blanc.

Entouré de tant d’excellents skieurs, grimpeurs et alpinistes, au cœur d’une vallée à l’histoire si riche, l’idée d’une première à ski dans le massif ne m’a jamais vraiment effleuré, et puis il existe tellement de magnifiques descentes à répéter.

J’ai la chance de vivre ma propre expérience de skieuse et d’alpiniste dans cet environnement majestueux que constitue le massif du Mont-Blanc. J’explore et profite de chaque aventure, marchant avec reconnaissance dans les pas de mes mentors et des skieurs légendaires qui ont ouvert tant de descentes incroyables bien avant ma naissance.

aiguille du tricot - o'sullivan direct 5.3 e4 900M Firts descent 18/03/2016

aiguille du tricot – o’sullivan direct 5.3 e4 900M
première descente : 18/03/2016

Puis un jour je me retrouve à partager la cordée de Tom Grant, Ben Briggs et Luca Pandolfi. C’est en compagnie de ces mousquetaires de la pente raide que l’idée d’une première a finie par germer en moi. Notre objectif consiste en un itinéraire que Ben a repéré quelques années auparavant : une descente vierge dans la face sud-ouest de l’aiguille de Tricot, 3 665 mètres, voisine de la majestueuse aiguille de Bionnassay dans un coin sauvage et tranquille du massif.

Mon royaume de possibilités est prêt à éclore, encore faut-il que ce projet soit réalisable et que Ben ait réellement vu quelque chose. Pleine de désir, tout mon être souhaite participer à cette aventure et saisir cette opportunité de partir explorer l’inconnu. Mon cœur s’emballe rien que d’y penser.

The thought of such an exquisite opportunity to go out and explore in the unknown made my heart beat faster.

Tout mon être souhaite participer à cette aventure et saisir cette opportunité de partir explorer l’inconnu
skis: ova freebird

Au cours de l’été 2012, j’avais réalisé ma première grande voie alpine dans le massif : la mythique traversée de l’aiguille de Bionnassay sur la crête effilée qui relie Bionnassay (4 057 mètres) au dôme du Goûter (4 375 mètres). Je me souviens du spectacle grandiose que nous offrait la vue depuis le refuge du Pan de Glacier. Des chamois nous avaient fait l’honneur d’une visite et la sympathique gardienne, Isabelle, nous avait offert du génépi et informé que des skieurs venaient parfois au printemps. Cela m’avait fait forte impression.

Cette fois, à mesure que nous approchons tous les quatre du même refuge, l’environnement hivernal a profondément modifié le paysage. Après 1 600 mètres de dénivelé à peau de phoque, nous arrivons au refuge tandis que le soleil entame sa descente sur l’horizon. Mais à notre grande surprise, le refuge a disparu. Couvert de débris d’avalanche, la seule trace du refuge consiste en un bout de panneau solaire dépassant d’un amas de blocs de roche. Le refuge est bel et bien enterré. Diable. Nous sommes crevés et la nuit approche. Creuser des heures n’est absolument pas prévu au programme.

L'aiguille du Tricot et le refuge de Pan de Glacier que l'on devrait apercevoir sur la gauche, à la fin de l'arrête de neige. Imaginez notre surprise en constatant que le refuge avait disparu.

L’aiguille du Tricot et le refuge de Pan de Glacier que l’on devrait apercevoir sur la gauche, à la fin de l’arrête de neige. Imaginez notre surprise en constatant que le refuge avait disparu.

Bienvenue au refuge de Pan de Glacier ! Complètement enfoui, nous avons creusé un trou au dessus de la terrasse pour y accéder.

Bienvenue au refuge de Pan de Glacier ! Complètement enfoui, nous avons creusé un trou au dessus de la terrasse pour y accéder.

Tandis que nous sondons le terrain pour trouver le refuge, je deviens songeuse. Revenir ici quatre ans plus tard me fait réaliser à quel point toutes ces montagnes ont modelé et transformé mon imaginaire. Et tandis que le soleil décline, je suis pris d’un élan spirituel et contemplatif. Mais avant de me faire emporter par une douce nostalgie, la voix de Ben perce ma bulle : il a trouvé le toit du refuge ! Il est temps de creuser… À 8 heures, nous sommes tous les quatre confortablement installés dans le refuge, Dinant en écoutant Lucas nous narrer des anecdotes italiennes. Puis c’est l’heure de se mettre au lit. Le grand luxe d’occuper seuls un refuge, c’est de pouvoir se couvrir de quatre couvertures sans vergogne.

Les gars à l'ascension de la face sud-ouest du Tricot dans l'aube naissante.

Les gars à l’ascension de la face sud-ouest du Tricot dans l’aube naissante.

Biiiip ! L’alarme nous réveille à 4 h 30 sous une nuit étoilée qui illumine la montagne. Les piles de ma frontale sont usées et skier les pentes verglacées du glacier dans la pénombre restera comme le moment le plus effrayant de la matinée.

La face du Tricot est sacrément impressionnante. Ben avait déjà skié une très belle ligne dans la face est, mais la face sud-ouest apparaît comme une tout autre paire de manche. Arrivés au pied de la face, nous scrutons attentivement le cheminement à travers les passages rocheux. Glorieuse tâche que d’entamer cette ascension au lever du jour avec deux piolets et suffisamment de neige et de glace pour grimper en solo une goulotte escarpée. Nous cherchons minutieusement notre voie. Finalement, c’est un passage scabreux avec une neige collant à une fine couche de glace qui nous donne la solution. Nous atteignons la face ouest environ 50 mètres sous le sommet et terminons par un passage rocheux. La cime est sans doute skiable avec plus de neige, mais pas cette fois.

Ben contemple le vide pendant l'ascension.

Ben contemple le vide pendant l’ascension.

J’adore cheminer en montagne. À mesure de l’approche, les perspectives changent. C’est comme si on mûrissait la mission, nous imprégnant peu à peu de ce qui nous attend.

Tom et moi-même cheminant vers le sommet. Une section d'environ 50 mètres que nous ne pouvions skier.

Tom et moi-même cheminant vers le sommet. Une section d’environ 50 mètres que nous ne pouvions skier.

Ben est dans son élément et atteint le sommet bien avant nous. Tandis que Tom, Lucas et moi, posés sur l’antécime, lézardons au soleil en avalant un casse-croûte, il part en solo dans des passages mixtes pour rejoindre la cime. Nous avons le temps, il nous faut attendre que la neige transforme un peu avant de skier ; pas question de descendre sur cette croûte gelée.

Choisir le bon timing pour s’engager dans la pente est aussi crucial que subtil, d’autant plus si votre descente chemine à travers du terrain varié en haute montagne. Il faut une neige décaillée sans être trop réchauffée car elle deviendrait critique dans les passages de dalles. De telles conditions sont aussi dangereuses que de la glace sous-jacente. C’est pourquoi nous patientons des heures pour que les conditions soient optimales. J’en profite pour rejoindre à mon tour le sommet en compagnie de Tom.

Tom savoure la vue sur les Dômes de Miage et les aiguilles de Tré-la-tête depuis le sommet, 3665 mètres.

Tom savoure la vue sur les Dômes de Miage et les aiguilles de Tré-la-tête depuis le sommet, 3665 mètres.

La vue sur l’aiguille de Bionnassay, les Dômes de Miages et les aiguilles de Trélatète sont époustouflantes. Le temps est radieux et, cerise sur le gâteau, le dieu du vent semble profiter d’une bonne sieste. À notre retour du sommet, il est presque 14 heures et le moment de passer en mode ski. La première rencontre entre les carres et le manteau neigeux est toujours un moment spécial qui demande une grande concentration.

Oh que c’est bon, comme si on volait !

La partie sommitale de la face. La bonne neige donne des ailes et on a tendance à ouvrir les courbes.

La partie sommitale de la face. La bonne neige donne des ailes et on a tendance à ouvrir les courbes.
skis: ova freebird

La navigation à travers la pente se révèle une magnifique expérience. La neige est bonne, tout au moins pour le ski. Avec son snowboard, Lucas nous fait une démonstration. Maintenir tout le poids sur une seule carre semble assez éprouvant – surtout quand la surface est ferme sous une couche de neige dégelée !

On s’offre quelques virages stylés et un cheminement créatif à travers les passages rocheux. Le vide pimente la descente au cœur de ce superbe environnement. C’est une sensation singulière de faire corps avec la montagne et d’être pleinement concentré sur sa propre présence. Quand chaque virage, chaque changement de neige et chaque angle deviennent cruciaux. Nous plongeons dans l’instant avec pour seule arme, notre expérience.

Ben Briggs en action. Il avait repéré cette ligne sur l'aiguille du Tricot quelques années en arrière. On est ravi de partager cette descente magique avec lui.

Ben Briggs en action. Il avait repéré cette ligne sur l’aiguille du Tricot quelques années en arrière. On est ravi de partager cette descente magique avec lui.

C’est sans doute l’une des raisons pour laquelle certains aiment tant skier en haute montagne, là où règnent l’harmonie du mouvement et l’unité de l’action. C’est une véritable méditation et peut-être la forme la plus proche d’un mysticisme subjectif.

Notre descente fut nommée Directe O’Sullivan en mémoire de Brendan O’Sullivan, un ami de mes partenaires que je n’ai jamais eu le privilège de connaître. Quant aux férus de cotations, sachez que cette descente a été estimée 5.3/E4/900m.

Merci Ben, Tom and Luca pour avoir partagé cette aventure dans l’inconnu. Toute ma reconnaissance.

Texte : Johanna Stålnacke
Photos: Johanna Stålnacke pour les photos sans elle & Ben-Tom-Lucas pour les photos avec elle.

d’autres articles à propos de cette première:
Penteraide.com online magazine
Montagnes Magazine
Ben Briggs website
Tom Grant website
Luca Pandolfi website
Et quelques photos supplémentaires :

Luca Pandolfi se rapproche de la sortie.

Luca Pandolfi se rapproche de la sortie.

Tom Grant se se régale en neige de printemps dans les dernières sections.

Tom Grant se se régale en neige de printemps dans les dernières sections.

Un petit rappel de 10-15 mètres pour sortir de la face, puis un dernier petit couloir sympathique nous ramène sur le glacier sous la face nord de Miage.

Un petit rappel de 10-15 mètres pour sortir de la face, puis un dernier petit couloir sympathique nous ramène sur le glacier sous la face nord de Miage. skis : ova freebird