Miroir mon beau miroir

À l’âge de la connexion constante sur internet, les skieurs n’ont pas quitté leurs chaussures de ski qu’ils ont déjà envoyé leurs photos de la journée sur les réseaux sociaux. Sur le chemin de la douche, ils consultent frénétiquement leur téléphone pour voir si quelqu’un a mis un commentaire. Sous la douche, ils se demandent s’ils ont mis la bonne photo et en oublient presque le bonheur de l’eau chaude sur leurs corps endoloris. C’est pourquoi, désormais, le plaisir d’être en montagne ne se vit plus sans penser à ce que les autres – tous ces fameux amis du monde entier – vont en penser. Tom Leitner revient sur ce nouvel aspect du skieur du troisième millénaire, cette sorte de libido sociale où la jouissance de l’instant se vit de plus en plus au travers du miroir des autres.

camille and bird

camille and bird

À quel point sommes-nous entrés dans une ère d’égocentrisme ? Nous étalons notre vie sur les réseaux sociaux et notre besoin de documenter et de partager chaque aspect de notre vie a trouvé son point culminant dans notre obsession des « selfies » (autoportraits). Le terme « selfie » (proche de selfish en anglais qui veut dire égoïste) l’implique déjà : nous sommes autocentrés, nous tournons constamment autour de nous dans un état d’imperceptibilité de nous-même et approchons dangereusement le terrain de la mégalomanie.

Layla par Bruno

Layla par Bruno

Toutefois, en ce qui me concerne, je ne ferais pas de mauvaise presse à l’égocentrisme, je pense même que c’est quelque chose qui peut être bénéfique. Mais tandis que le vrai égocentrique – consciemment ou non – progresse pas à pas vers la découverte de son propre ego, l’égocentrisme généré par les médias sociaux crée l’extrême inverse : au lieu de se chercher lui-même au travers de sa propre nature, il se réalise à travers le regard de parfaits inconnus. Tout ce qu’il recherche, c’est de l’affection au travers d’une manifestation abstraite, à savoir les LIKES de ses amis et suiveurs (followers) des réseaux sociaux, ce qui n’est rien de plus qu’une parodie de l’amitié. Cela devient rapidement une obsession, une addiction, et il est facile de se perdre dans le processus. Au lieu d’absorber des impressions puis de les convertir en sentiments que l’on emmagasine en mémoire personnelle, l’individu les extériorise tout de suite et les projette dans l’espace virtuel d’internet. Il oublie ainsi d’être dans le moment présent, aussi stéréotypé que soit cette allégation.

En tant que membres de la communauté des sports libres, nous déclarons sans cesse vivre le moment présent comme l’une de nos principales aspirations. Nous vivons pour ces moments d’intensité et de grâce où nous communions avec notre nature et notre environnement. Nous avons toujours voulu être hédonistes dans son sens le plus authentique et originel, poursuivant ainsi la voie d’une longue tradition : Doctrine philosophique grecque fondée il y a des milliers d’années considérant le plaisir comme un bien essentiel, but de l’existence, et qui fait de sa recherche et de l’évitement de la souffrance comme le mobile principal de l’activité humaine. Effectivement, ce point de vue peut sembler romantique et peut-être un peu trop abstrait, mais existe-t-il d’autres justifications que le romantisme pour que nous consacrions tant d’effort à des choses aussi futiles?

Traditionnellement, en tant que skieurs, nous sommes attentifs à la réaction des autres. Depuis les débuts des sports libres, tels que nous les connaissons, les hommes ont toujours voulu signaler leurs facéties. C’est un peu ce qui définie nos modes de vie, compétition et expression sont une manière de nous dévoiler au monde. Et le fait de nous focaliser sur l’esthétique et le style est ce qui nous différencie des sports traditionnels. Nous sommes plus dans l’auto mise en scène du sportif que de véritables sportifs. Nous produisons et parfois marchandons nos modes de vie, allant parfois jusqu’à faire coïncider nos vies privées avec l’image que nous voulons renvoyer.

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Si on regarde cela d’un point de vue plus pessimiste, le freeski est un excellent exemple de cette mentalité su syndrome de l’image – enregistre-le ou cela n’aura pas existé. Celui-là même qui nous aliène de nous-même. Combien de fois, dénaturons-nous le moment en sortant un appareil photo, en branchant la GoPro ou en nous connectant à l’Instasuceur ? Plus vous êtes pro, plus cette réalité devient flagrante : lors d’un shooting en park, vous verrez plus de skieurs sur leurs téléphones portables au moment des pauses que discutant entre eux ; et, au sommet d’une montagne, votre perception de la beauté du moment se fera davantage via le filtre des réseaux sociaux que par le véritable miracle de ce qui vous entoure. C’est bien dommage, tout comme les situations extrêmes et les périls imminents sont souvent seuls capables de nous sortir de notre apathie pour nous faire prendre conscience de la réalité de la vie.

Je ne veux pas affliger qui que ce soit par rapport à ce phénomène. Peut-être est-ce parce que je suis d’une autre génération et que je n’arrive pas à m’y faire ? Peut-être ne suis-je pas assez souple comparé à la jeune génération qui s’en accommode plus facilement et réussit à ne pas être trop étourdie ? Et sans doute ne faut-il pas en faire tout un plat. Mais pour moi, être connecté constamment, c’est ne pas être vraiment là, point.