L’être, le présent et les neiges boréales

« Faites que le rêve dévore votre vie, afin que la vie ne dévore pas votre rêve ».
Antoine de Saint Exupery

Pas mal d’années en arrière, avec mon ami Philippe Mouchet et d’autres compagnons, nous voulions, avec toute la folie de la jeunesse, acheter un bateau et, pendant 3 ans, chasser les hivers à travers les continents. 3 ans, 5 hivers… La vie a bien failli me dévorer ce rêve-là, jusqu’à ce que mon ami Per AS, guide de la Grave me dise : « Charles Wara cherche un équipier sur son bateau en Norvège ». Fort de mes expériences de skipper, moniteur de voile, et de mon expérience de la montagne à la Grave, il n’a pas fallu longtemps pour convaincre mon futur capitaine.

DSC00125

Tromso, 15 février…

Goxsheim, né en 1940, 25 mètres de long, 100 tonnes de bois, ancien bateau de pêche, acheté à Oslo, reconditionné et gréé par son propriétaire et capitaine Charles Wara, originaire du Finmark.

Ne plus aller sur la mer pour remplir les cales de poissons, mais pour caboter de sommets sauvages en pentes déversantes sur la mer de Norvège, semble parfaitement convenir à cette vieille dame et à ses nouveaux passagers.

À bord, les corvus ont trouvé leurs places aux côtés de mon ciré, de ma doudoune et de mes Sorel… Sous ses contrées rigoureuses de mer et de montagne, il faut le bon équipement pour ne pas finir en glaçon. Heureusement, le golfstream tempère la côte. Notre bateau, le Gox, comme on l’appelle, est toujours prêt à nous accueillir pour nous réchauffer ; soit après une belle journée en montagne ou quelques heures de veille sur le pont en plein vent…

_IMG1028

Vivre à bord d’un bateau c’est prendre soin de lui pour pouvoir compter sur lui dans les moments durs. En mer comme en montagne, le matériel revêt une importance capitale car sans lui tu n’es pas grand-chose. En prendre soin est la première chose à faire pour rester en vie. Ici l’eau avoisine les 5 C°, autant dire qu’une fois dans l’eau, l’espérance de vie est de 5 minutes. Ne pas tomber…

Mes corvus m’ont déjà sorti de situations délicates comme une bonne droite sur une neige carton pour pouvoir freiner dans la fraîche un peu plus bas. Dans ces moments-là, il faut avoir pleinement confiance dans son matériel, sinon c’est la chute.

DSC07151

Les jours se ressemblent avec le rythme de la mer, pourtant chaque instant est différent, la seule constance reste l’impermanence. Tout est calme mais tout peu basculer après le prochain cap et il faut sans cesse être sur le qui-vive pour s’adapter rapidement.

Comme en ski, dans une neige changeante, impossible de rester sur les acquis du virage précédent. Surtout en télémark dont l’équilibre des appuis demande une vigilance constante. Serait-ce là l’essence du plaisir, cet état de vigilance constante qui mène au geste juste ou à la chute ?

Un jour un Lama qui enseignait les bases de la méditation nous avait dit, sachant que nous étions marins, que nous n’avions pas besoin de méditer car nous étions toujours dans le présent. C’était il y a 20 ans et je commence à comprendre et à ressentir la même chose en skiant. Si mon mental se met en route, le geste n’est plus sûr et le ski moins harmonieux. Impossible pour moi de penser en skiant, seule la communion avec les éléments me maintient dans le présent.

DSC00359

6 mars.

Envie d’une petite balade sur les plats de Akkarvik, un fond de vallée ouvert et encadré de montagnes ; d’un côté la pente habituellement skiée par les guides, de l’autre une série de couloirs. En pénétrant dans cette vallée, je découvre une neige cartonnée par plusieurs jours de vent du sud. Je ne sens pas d’autres perspectifs que de prendre l’air. Je lève les yeux vers la droite et un couloir qui ne semble « pas pire ». J’y vais ? J’y vais pas ? Je n’étais pas parti pour cela, toujours les éternelles questions du soliste devant l’incertitude. Après une réflexion sur les risques potentiels, je mets tout de côté pour écouter mon ressenti. Je plonge au fond de mon cœur pour écouter si c’est libre ou bloqué… C’est fluide. J’y vais !

Montée : une neige pas si facile, ambiance gros sel et cailloux avec heureusement des plaques de neige plus matées qui reposent les jambes. Dans ce gros sel, pas d’appui, sur les cailloux ça glisse, parfois ça ressemble à des passages de grimpe, transfert de poids où chaque geste est posé. Ne pas tomber.

_IMG1004

Arrivé au sommet, en plein vent, je goûte à la solitude face à cette succession de montagnes entrecoupées de mer. Satisfaction d’être là, d’avoir suivi mon intuition pour partir dans l’imprévu, seul avec moi-même. Le sommet a été buriné par le vent de ces derniers jours. Des vagues de neiges compactes ornent l’entrée du couloir, pas de glace, mais une neige dure compacte typique des couloirs. J’assure mes prises de quarts talons sur les skis, histoire que les jambes prennent leurs nouvelles fonctions de skieur après celles de grimpeur. Les virages sautés s’enchaînent dans le raide, puis le talon se libère et les virages s’ouvrent, s’arrondissent… Ça y est, il n’y a plus qu’à laisser vivre les skis dans l’instant sur une neige variant de neige matée à poudre de vent. 600 mètres plus bas, dans la forêt préservée du vent, je profite d’une poudre cristalline avec de grands virages ouverts… Moment de relaxation intense, intériorisation entre le vide et le plein.

Après des années d’entraînement en télémark sur le domaine de la Grave, mes jambes sont habituées aux changements de neige. Les Corvus sont de la même trempe… Stabilité et vitesse… Nous faisons corps pour nous adapter au moment présent.

DSC00212

14 mars

trois jours qu’il pleut. Les passagers du Gox arrivés fraîchement de Californie sont dans ce moment que la découverte appelle. Même sous une journée de pluie, le quotidien est sans cesse renouvelé. Ils rentrent après plusieurs heures en montagnes sans visibilité et avec une neige collante. Mais le sourire est de mise après un sauna et un saut dans l’eau glacée.

DSC00296

Après 3 semaines à bord, la routine garde la fraîcheur de la nouveauté : faire vivre le bateau, prendre soin des passagers, bricoler, remettre en état, améliorer, se rendre la vie plus facile, la vie à bord c’est ça. Être prêt pour que tout roule dans les moments difficiles… Être prêt à pouvoir partir skier quand les conditions seront meilleures !

texte : Niko Aubert

_IMG0976

« Sois content de ce que tu as
Réjouis-toi de la réalité telle qu’elle est
Quand tu comprends que rien ne manque
Le monde entier t’appartient »
Lao-Tseu (Tao te king)

 

DSC07163

DSC07140

DSC06973

DSC00588

DSC00219

DSC00189

DSC00078

DSC00046