Bruno in the middle of the storm.

Le passe-debout*

À travers les souvenirs d’un voyage en Andorre, Bruno Compagnet revient sur les sentiments qui l’accompagnent, les liens des vivants et des morts, et sur les montagnes de son enfance. Pyrénéen, il a forgé son imaginaire dans les histoires de bergers, de chasseurs et de contrebandiers, puis s’est passionné pour le ski dans une région où le rugby règne en maître. Un texte intimiste qui nous transporte bien au-delà des belles possibilités du ski dans la Principauté d’Andorre.

Bruno se soigne. Skis corvus freebird bâtons : oxus

Bruno se soigne. Skis corvus freebird bâtons : oxus. photo : Daniele Molineri

Marché noir

Les montagnes d’Andorre possèdent une riche histoire de contrebande. Quelques siècles avant l’arrivée des premiers skieurs, les habitants de cette vallée du versant sud des Pyrénées parcouraient la montagne chargés d’alcool ou de tabac. Il reste encore de nombreux vestiges et notamment des ruines de bâtiments où hommes et bêtes venaient se reposer. Pour eux aussi, le mauvais temps pouvait être un précieux allié. De nos jours, ce sont surtout les loisirs et le commerce qui constituent l’attrait de l’Andorre. Pourtant, avec la flambée des prix du paquet de cigarettes en France, la contrebande de tabac à dos d’homme via les cols frontaliers a repris de l’activité. Aujourd’hui, cartouches et paquets de cigarettes se vendent sous le manteau dans les rues et les places de Toulouse.

Bruno et Joaquin étudiant le spot. skis : corvus freebird & atris batôns: oxus

Bruno et Joaquin étudiant le spot. skis : corvus freebird & atris batôns: oxus. photo : Daniele Molineri

La frontière sauvage

Je suis née avec une certaine passion pour le froid et la neige. L’été ne passait jamais assez vite. Il fallait couper l’herbe, subir les attaques des taons, la fumée bleue de la moto faucheuse et l’odeur lourde du gasoil. Je supportais tout ça en espérant que mon père m’emmènerait voir les brebis en montagnes ; soigner celles qui avaient du piétin, nettoyer les plaies où les mouches viennent pondre et qui se remplissent d’asticots… Et puis après leur avoir donné du sel, il cassait la croûte avec ses amis, buvait du vin et parfois chantait. Les vagues de froid de novembre n’étaient que la promesse de ce qui allait suivre, l’hiver serrait bientôt là et, par la fenêtre des salles de classe, je regardais les sommets devenir blanc, attendant avec impatience le moment ou j’allais enfin redevenir skieur. Skier sur les pentes débonnaires des Pyrénées en neige lourde ou glacée n’était pas un exploit ni un acte de courage, c’était simplement une manière de se distinguer dans un massif où le ski libre ne tentait pas grand monde.

Gare ! Un Compagnet à midi ! skis corvus freebird batôns : oxus

Gare ! Un Compagnet à midi ! skis corvus freebird batôns : oxus. photo : Daniele Molineri

L’absence

Février 2015, alors que le monde du ski et de la montagne se dirige vers Munich et son célèbre salon des activités de plein air, je prends l’avion à Genève pour rejoindre Granvalira en Andorre via Barcelone. En attendant mon vol, j’achète Powder Magazine et tombe sur un article consacré à JP et Andreas. Au fil des pages les larmes me montent aux yeux. Des souvenirs, des moments, des phrases, toutes ces choses qui reviennent et me serrent la gorge. Je chiale une bonne partie du trajet devant leurs jeunesses et leurs talents et le putain de vide qu’ils laissent, eux qui ont consacré leur vie à le défier…

Ma voisine de vol a l’air un peu embarrassée de voir ce barbu pleurer à chaudes larmes en regardant un magazine de ski. Je suis à fleur de peau. American Dave est mort il y a quelques jours, emporté par une avalanche en Italie. Je suis navré de ne pouvoir me rendre à la petite cérémonie que l’on donne ce soir à Chamonix en sa mémoire. Mais, malgré mon chagrin, j’ai conscience de la magie et du mystère qui entourent nos vies. C’est aussi pour cela que mes récits parlent parfois de rêves, de prémonitions et de coïncidences…

Les mecs qui m’ont récupéré à l’aéroport n’ont pas de pneus neige. La tempête et le vent nous accueillent au moment où nous atteignons les derniers kilomètres de montée et l’on doit se résoudre à chaîner dans l’obscurité, le froid et les éclaboussures de neige humide et sale des autres véhicules. Vers minuit, j’arrive à l’hôtel affamé et complètement explosé de fatigue.

Joaquin l'hédoniste skis: atris batôns: oxus

Joaquin l’hédoniste skis: atris batôns: oxus. photo : Daniele Molineri

Jour blanc

J’ai rejoint Joaquin Vena, mon ami Argentin qui vit un éternel hiver depuis plusieurs années, passant tous les six mois d’un hémisphère à l’autre. Au fil de mes escapades Andorranes, il est devenu mon ami sur la neige et un solide compagnon de bringue. Le photographe Daniele Molineri nous rejoint le lendemain accompagné de Roberta Castelli, sa charmante fiancée. Une tempête apocalyptique s’abat sur le massif depuis plusieurs jours maintenant et on n’espère même plus de fenêtre météo. On se concentre sur des zones boisées et plus abritées à l’écart de la station. Mais le manteau neigeux est hyper instable et je me fais prendre 3 fois dans de bonnes grosses coulées.

Nous descendons pas mal de bières en regardant la carte au 25 000 et finissons par jeter notre dévolu sur une vallée peu fréquentée, pour ne pas dire délaissée, mais avec un gros potentiel. Orientée nord et sud et relativement protégée du vent, on y avait traîné nos peaux quelques années plus tôt avec Joaquin.

Nous sautons dans les voitures pour foncer sur une route blanche encombrée de voitures de touristes désemparés ou joyeux. Finalement, tout dépend de la manière dont tu vois les choses. Un parking désert et en partie dévoré par d’impressionnantes congères nous accueille non loin de l’axe principal. Quelques instants plus tard, on s’enfonce dans la vallée en suivant un torrent aux eaux noires qui tranche avec la blancheur cotonneuse tout autour. J’écoute le son meringué de nos pas cassant la croûte de neige ventée qui recouvre une ancienne voie de communication. Plus discrète et à l’écart, elle a dû être parcourue par de nombreuses caravanes de mules chargées de tabac de contrebande.

Sur la gauche, une forêt dense de pins, percée de belles clairières et de jolies enfilades, retient notre attention. J’en parle à Julien Bataille qui est pisteur sur le domaine de Granvalira et connaît bien ce secteur. Il me dit à quel point il est content de se joindre à nous et de faire ma connaissance. Je suis un peu gêné parce que je n’ai jamais aimé l’étiquette de skieur pro, même si j’ai toujours été fier d’être skieur. Et puis je me méfie de l’image que l’on véhicule. Ce qui compte, ce sont les actes.

Bonne prise Monsieur Molineri. Bruno en son pays. skis : corvus freebird batôns: oxus

Bonne prise Monsieur Molineri. Bruno en son pays. skis : corvus freebird batôns: oxus. photo : Daniele Molineri

La forêt

Nous quittons maintenant le fond de vallée. La progression est facile. Nous traversons un torrent sur de gros champignons de neiges pour attaquer une remontée épique au cœur de la forêt dans une neige au-dessus des genoux. Sans l’évolution des skis et du matériel, ce genre de parcours serrait beaucoup plus difficile. Avec mes petits corvus freebird, j’ai l’impression d’avoir des raquettes aux pieds. Progresser dans cette magnifique forêt de pins, dans une ambiance sonore et visuelle surréaliste, me transporte vers d’autres mondes, d’autres sensations. Je ressens la présence et le regard d’animaux réels ou imaginaires. Je me sens accompagné et parfois observé. J’ai l’impression d’être loin, très loin de tout.

À cet instant, je suis débordé par un trop-plein d’émotions. Ces derniers jours, je suis passé par des sensations extrêmes et, me retrouver là, en pleine tempête, au sommet d’une montagne, avec une neige de rêve et entouré d’amis pour partager notre passion du ski, c’en est presque trop. Je ne sais pas si je dois rire où pleurer. Mais, au final, quelle meilleure thérapie pour ce que je suis en train de vivre. Le vent souffle en rafales et agite les branches qui déchargent de gros paquets de neige s’écrasant mollement tout autour de nous. Je me sens spontanément responsable du groupe et l’ascension de cette pente en plein vent et chargée de grosses accumulations de neige me rend nerveux. Je m’arrête souvent pour choisir la voie la plus sûre. Parfois, j’analyse à haute voix et nous partageons nos points de vue. Joaquin et Julien étant tous deux des skieurs expérimentés, leurs points de vue sont précieux. Nous parta geons nos points de vue et notre ressenti, puis, nous repartons silencieusement dans la tempête et dans nos songes.

Gagner la crête balayée par un vent violent ne nous prend finalement pas trop de temps. Difficile d’imaginer la quantité et la qualité de la neige qui nous attendent quelques dizaines de mètres en contrebas.

La tête vide et le visage giflé par la neige arrachée du sol et des arbres, nous tentons d’enlever les peaux et de passer en mode descente le plus vite possible. La suite consiste à se laisser glisser quelques centaines de mètres sur la crête pour rejoindre l’entrée du couloir précédemment repéré. Pas vraiment évidente cette entrée, mais nous finissons par la dénicher entre les arbres. Sur le coup, un sentiment de confiance m’a envahi. Je savais que la descente se passerait bien. Comme si quelque chose de bienveillant veillait sur notre groupe.

Levé de gibier argentin. Joaquin en action. poles: oxus

Levé de gibier argentin. Joaquin en action. poles: oxus. photo : Daniele Molineri

Ski thérapie

Joaquin attaque le premier la pente. Son ski est rapide, radical et ses courbes chirurgicales exploitent pleinement les capacités de ses Atris qui envoient voler d’énormes gerbes de poudreuse. J’essaie de faire bonne figure avec un style de ski fluide et coulé, c’est, je pense, une bonne adaptation au terrain. Quand Daniele ne shoote pas, je laisse une grande part à la lecture et à l’improvisation. C’est le ski instinctif que j’adore, quand la pensée s’arrête pour faire place à l’action. Puis c’est au tour de Julien ; son style tout en puissance dégage quelque chose de sûr et de confiant. On exploite le vallon boisé pratiquement jusqu’au parking. La neige qui n’a pas été touchée par le vent est d’une incroyable légèreté. A posteriori, je pense que ce fût l’une des meilleures sessions de poudre de l’hiver. Nous prenons beaucoup d’images sur la partie basse et, quand je regarde aujourd’hui les clichés, je réalise notre chance de pouvoir jouir d’une neige de cette qualité.

Arrivé sur le parking, je sens à nouveau la morsure du froid et la fatigue me rattrape. On se remercie réciproquement en se donnant l’accolade. Puis nous roulons jusqu’à Mountain Hostel Tarter pour retrouver le sourire et la gentillesse de Mar et Marc. Un grand feu est allumé et, après nous être douché, nous profitons de la chaleur du foyer pour discuter en buvant quelques bières. Ce jeune couple Catalan a complètement rénové une ancienne étable pour la transformer en un gîte chaleureux. C’est un lieu de vie simple et agréable comme eux.

Les jours suivants, la tempête se calme, nous permettant de skier plein tube. Pas besoin de montagnes énormes pour se faire plaisir. Je me sens de mieux en mieux grâce à mes potes et aux bons moments que nous partageons. Puis, le vent se lève et, en une nuit, toute la poudreuse et nos rêves ouatés sont emportés.

Ce brusque changement est presque plus troublant que frustrant. C’est comme de rencontrer la femme de sa vie, de tomber amoureux et, le matin suivant, de s’apercevoir qu’elle a disparu. Plus rien. C’est un plaisir à double tranchant, presque douloureux.

Le matin, je me prépare un café et sors regarder le soleil se lever sur Grandvalira. Mes yeux se posent sur une petite église qui fait face au gîte. C’est là que je l’ai à nouveau ressenti ; quelque chose d’indicible vient m’habiter. Dans la mythologie latine, on parle du « Duende », je crois que j’ai découvert ça dans un bouquin de Carlos Castaneda. En gros, c’est un pouvoir mystérieux que l’on a probablement tous ressenti, mais que l’on ne peut définir.

Bruno Compagnet

La poudreuse, c'est bon pour le moral.

La poudreuse, c’est bon pour le moral. photo : Daniele Molineri

Merci à Kari, Joaquim, Mar & Marc, Daniele & Roberta, Julien et tous les autres.

La beauté des Pyrénées.

La beauté des Pyrénées. photo : Daniele Molineri

*Passe-debout.
Définition : fiscalité. Permission donnée de faire rentrer, sans payer l’octroi, des marchandises dans une ville, où elles ne pourront être vendues, ni même déchargées, et qu’elles ne feront que traverser pour être conduites à leurs destinations.
Étymologie : passer debout, parce que ces marchandises ne peuvent pas même être déchargées lors de leur passage. Par extension on parle ici de celui qui passe sans s’acquitter des droits de douane, un contrebandier.

Voir à ce sujet le très bon bouquin de Paul Barberan « Le passe-debout » qui conte l’histoire du dernier grand contrebandier Pyrénéen.

United color of skiing. Bruno et Joaquin à la pause. skis : corvus freebird & atris batôns: oxus

United color of skiing. Bruno et Joaquin à la pause. skis : corvus freebird & atris batôns: oxus. photo : Daniele Molineri

Café, pause café, cigare.

Café, pause café, cigare. photo : Daniele Molineri

Un hipster en Andorre. skis : corvus freebird

Un hipster en Andorre. skis : corvus freebird. photo : Daniele Molineri

Ready to rock !

Ready to rock ! photo : Daniele Molineri