LE GRAND NORD : À la rencontre des chasseurs de phoques

Bruno Compagnet est allé manger du phoque et faire de la peau du susdit mammifère au Groenland. Un voyage saisissant, tant par le froid, la beauté des paysages que pour la chaleur émanant de ses habitants. Il nous livre ses impressions d’une superbe expérience qui a bousculé ses croyances sur les possibilités à ski sur cette île-continent. Un voyage à découvrir en deux épisodes.

Première partie : la découverte

DiskoIsland Groenland 201 - photo : jeremy bernard

DiskoIsland Groenland 201 – photo : jeremy bernard

Hôtel Artic, mars 2015, 250 km au nord du cercle polaire arctique
Les préparatifs du voyage reflètent le peu d’enthousiasme que m’inspire cette aventure dans le grand nord. J’ai du mal à m’organiser et je dois constamment me remémorer qu’il s’agit d’un véritable voyage. Je ne me fais pas trop d’illusion sur la qualité du ski qui m’attend dans cette terre de glace. Encore une fois, la vie va me jouer un drôle de tour et prendre le contre-pied de cette projection vers l’inconnu.

DiskoIsland Groenland 201 - photo : jeremy bernard

DiskoIsland Groenland 201 – photo : jeremy bernard

La petite ville de Ilulissat est située sur la côte ouest du Groenland, dans la baie de Disko. 69° 14’ 40” nord / 51° 03’ 44” ouest.
Les premiers jours, nous parcourons les pentes douces des environs en compagnie de Nikolai et d’Albert ; nous acclimatant au froid et à la neige très abrasive. Skier ici est une expérience apaisante. Je m’arrête souvent pour laisser mon esprit survoler les dédales de glace et de neige que forment les icebergs. Je me demande si ceux qui vivent ici s’habituent jamais à ce spectacle. Parfois, le ciel et les nuages se referment sinistrement, puis le soleil éclaire de nouveau cette sublime création et une joie profonde nous envahit…

Ane nous a rejoints hier soir. Autour de la table, deux Norvégiens, un Catalan, une Australienne et un Pyrénéen discutent de voyages et d’aventures.

Disko Island

Qeqertarsuaq - isko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

Qeqertarsuaq – isko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

À Qeqertarsuaq, nous sommes accueillis par les aboiements des chiens et par la lourde odeur des gaz d’échappements des motoneiges. La petite commune de 600 âmes est composée de maisons en bois aux couleurs vives sur lesquelles sèchent des morceaux de morues, de phoques et peut être d’autres bestioles difficilement identifiables. Les explorateurs Danois ont laissé une église et un peu de religion. Et bien que cette terre soit la plus septentrionale du monde, le mode de vie des habitants nous rappelle que le Groenland est proche du continent américain. De gros 4X4 sillonnent cette île – continent dépourvue de réseaux routiers tandis que les descendants des chasseurs de Narvals arborent fièrement des casquettes New Era.

Qeqertarsuaq - disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

Qeqertarsuaq – disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

Albert, l’instigateur de ce voyage et Jens, un de ses équipiers du cru, nous accueillent dans un bar. Après avoir partagé quelques bières, ils nous poussent gentiment dehors pour charger les remorques des motoneiges et partir récupérer Yann et Jérémy à l’héliport. Les nouveaux venus sont plongés sans ménagement dans l’aventure. Ils doivent directement ouvrir leurs sacs et leurs housses à ski pour se changer sur le tarmac de la DZ balayé par un vent arctique.

Qeqertarsuaq - disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

Qeqertarsuaq – disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

« Couvrez-vous bien les gars, dehors il fait -23° et sur les bécanes on tombe vite à -30° voir -35° »
Sans plus de cérémonie, nous voilà parti dans le froid et le jour blanc pour nous retrouver 45 minutes plus tard au bord du plateau basaltique qui surplombe de 900 mètres la petite bourgade.

Qeqertarsuaq - disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

Qeqertarsuaq – disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

Le refuge est surchauffé par un poêle à alcool au rendement infernal et à la consommation délirante. Les locaux nous préparent du phoque que l’on avale en écoutant Lars nous raconter les histoires des temps passés. Et s’il nous est parfois difficile de suivre son récit, le son de sa voix, le ronflement du poêle, la lumière des bougies et les bières qui accompagnent le tout donnent à ce moment une saveur toute particulière. La viande de phoque qui baigne dans sa graisse est dure à avaler et Lars nous invite à vider les restes de nos assiettes dans l’immense marmite qu’il destine à ses chiens. Puis se ravisant, il appelle sa jeune femme enceinte et extrêmement intimidée, à venir se servir à manger. Ce qui nous met plutôt mal à l’aise quand on la voit puiser dans la casserole…

disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

Images volées et autres pulvérisateurs de neige consommée.

La présence du soleil entre les bandes de nuages nous confirme qu’une belle journée de ski nous attend. Après un solide petit-déjeuner, chacun s’équipe au mieux en choisissant méticuleusement les différentes couches de vêtements pour résoudre la difficile équation : ne pas transpirer et ne pas avoir froid. Des gants aux chaussettes, il faut tout calculer et ne rien oublier car la sanction est immédiate. La laine restant une valeur sûre.

disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

disko island groenland 201 – photo : jeremy bernard

L’angle de la pente et les contre-pentes offrent un terrain de jeu parfait. J’ai du mal à croire qu’on ait autant de chance. Faire de l’image dans ces conditions est un véritable plaisir. Ane est vraiment à l’aise sur la neige dure et les solides courbes qu’elle place dans des zones exposées laissent deviner son passé de skieuse alpine. Nikolai et Jeremy profitent eux aussi de ce magnifique toboggan débouchant sur un halfpipe naturel et tortueux. En une demi-journée, Nicolai – qui affiche un sourire Ultra Bright – me dit avoir shooté autant d’images d’actions que lors de notre dernier voyage en Patagonie.

ane – photo : jeremy bernard

ane – photo : jeremy bernard

De retour sur l’immense plateau de neige et de désolation, je me dis que si la sonde Viking avait atterri là plutôt que sur Mars, elle aurait probablement enregistré les mêmes données, soit l’absence totale de vie. Nous poursuivons notre quête de nouvelles lignes jusque tard dans l’après-midi en terminant par un super couloir où Ane s’offre une première – nos guides locaux nous confirmant que personne n’a skié cette montagne avant nous – et moi un joli vol plané dans les rochers. Je ferai plus gaffe la prochaine fois. Les chances de trouver une unité de réanimation dans les 500 kilomètres à la ronde étant inexistantes.

ane & bruno compagnet - – photo : jeremy bernard - skis : corvus freebird

ane & bruno compagnet – – photo : jeremy bernard – skis : corvus freebird

Nous terminons sur la banquise à regarder le soleil descendre derrière l’horizon et enflammer un colossal château de cristal à la dérive sur un océan de glace. Seul un chant venu de la nuit des temps vient parfois briser le silence insondable. Nous en avons les larmes aux yeux.

disko island groenland 2015 – photo : jeremy bernard

disko island groenland 2015 – photo : jeremy bernard

Les jours passent. L’harmonie est parfaite au sein de notre petit groupe. Les conditions restent les mêmes : très froid, neige dure sur les plateaux et les crêtes, puis jolie couche de neige fraîche dans les couloirs. Quand le temps est mauvais, nous descendons boire des cafés et des bières en ville dans une ambiance qui s’accorde parfaitement avec la connexion internet capricieuse. Nous avons aussi la chance d’assister au sport national des Groenlandais, une course de chien de traîneau. En dépit d’un stade de foot – à l’abandon l’hiver – et d’une mini-rampe mangée par une congère de neige, le meilleur mucher (maître d’attelage) continue d’être auréolé de prestige et de gloire. Le vainqueur repartira avec une coquette somme d’argent, un an de nourriture pour son attelage et les regards alanguis de jeunes femmes aux proportions généreuses…

disko island groenland 2015 – photo : jeremy bernard

disko island groenland 2015 – photo : jeremy bernard

Et puis, il y a encore cette journée inoubliable en longeant la côte est. Un lieu spectaculaire repéré par Jérémy. Des sources d’eau chaudes coulent dans cet univers figé et empli d’énergie. On assiste tout au long de l’après-midi à la danse mortelle de renards pourchassant des lièvres blancs au rythme des mystérieux chants de la houle.

À suivre…