LE GRAND NORD : À la rencontre des chasseurs de phoques, ép. 2

Épisode 2 : L’acclimatation
Bruno Compagnet est allé manger du phoque et faire de la peau du susdit mammifère au Groenland. Un voyage saisissant, tant par le froid, la beauté des paysages que pour la chaleur émanant de ses habitants. Il nous livre ses impressions d’une superbe expérience qui a bousculé ses croyances sur les possibilités à ski sur cette île-continent. Un voyage à découvrir en deux épisodes.

Au-delà des mots

DiskoIsland Groenland 2015 photo: jeremy bernard

DiskoIsland Groenland 2015 photo: jeremy bernard

Les cuisiniers et les conducteurs de motoneiges sont des locaux sympas et enthousiastes, des personnes vraies et simples comme le sont ceux qui vivent en retrait du monde moderne. Assez rapidement, nous tissons de beaux liens avec eux.
Un soir, après le ski, nous sommes invités à partager un très bon repas bien arrosé dans la famille de nos nouveaux amis. Le hasard veut qu’avec Jérémy, nous ayons croisé un an plus tôt le cousin du chef de famille dans un refuge des Dolomites. Chaman reconnu, il parcourt le monde pour diffuser son savoir. Au moment de nous quitter, après les avoirs chaleureusement remerciés, le père de famille nous prédit une nuit propice aux lumières du nord.
Curieux de voir ça et l’alcool aidant, nous sautons sur les motoneiges et, plutôt que de regagner notre petit hôtel, filons sur la banquise pour l’un des spectacles les plus hallucinants auquel j’ai eu la chance d’assister. Je suis heureux d’accompagner Jérémy qui passe une bonne partie de la nuit à shooter un levé de lune rousse derrière un iceberg pharaonique sous un feu de lumières polaires. Ma petite bouteille de whisky écossais comme carburant, nous restons allongés sur la glace, riant d’une pluie de poussière céleste, jouissant d’un instant sacré, de ceux qui scellent une amitié. Nous sommes à plus de deux kilomètres de la côte, complètement bourrés, en pleine nuit et juchés sur une épaisseur de glace variable. Le tout à proximité d’un iceberg menaçant qui, s’il se retournait, nous enverrait directement rejoindre les ténèbres glacées.

DiskoIsland Groenland 2015 photo: jeremy bernard

DiskoIsland Groenland 2015
photo: jeremy bernard

Balade sur la mer gelée

Nous refaisons les housses et les sacs pour tenter de ne conserver que l’essentiel, puis chargeons les remorques pour repartir toujours plus loin en direction d’un petit village de chasseurs de phoques. L’idée d’explorer une zone qui n’a probablement jamais été skiée n’est pas pour nous déplaire. On trace plein gaz au milieu de vallées glaciaires monumentales. Des dizaines et des dizaines de kilomètres à se faire secouer sur ces engins du diable. Puis, après une descente stressante sur le fjord Disko, nous poursuivons toujours plus au nord, respectant un espacement de cent mètres entre les machines car Jens se méfie de la solidité de la glace.

Le village de Kangerluk ne compte que dix-sept habitants en cette fin d’hiver, le dix-huitième ayant récemment mis fin à ses jours.

Quelques maisons posées au bord du fjord, des dizaines de chiens qui chient et aboient à longueur de journée. Le décor est posé. C’est le genre de lieu qui semble continuellement attendre les deux visites annuelles du bateau de ravitaillement chargé de vivres et de courrier. Le futur avance au rythme d’un traîneau tiré par un attelage de chiens. Comme à son habitude en ces contrées septentrionales, le soleil diffuse une lumière éblouissante dépourvue de chaleur. Un léger coup de vent me fait instinctivement remonter le col de ma veste. Je reste là, à profiter du grand air en regardant les locaux s’affairer autour des attelages de chiens dont ils défont les lignes que les quadrupèdes excités n’en finissent pas d’emmêler. Ici sur la côte ouest du Groenland, les chiens sont attachés en éventail pour courir à travers des espaces dégagés sur de la neige dure. Il existe au moins sept modes d’attaches en fonction du relief. Certains sont plus adaptés à la montagne ou aux zones crevassées. Un des mucher s’assoit sur son traîneau et s’allume une clope qu’il savoure sans gants. Son bonnet porté haut sur la tête ne recouvre pas ses oreilles qui, contrairement aux miennes, refusent de geler. Je n’étais pas convaincu par l’idée d’aller pêcher des phoques en compagnie de mecs qui portent des pantalons en peaux d’ours polaires et ne semblent pas avoir le même rapport au froid et à la vie en général. Au final, cela restera comme l’un des grands moments du voyage. Au cours de ma vie de skieur, j’ai eu la chance de visiter pas mal de pays, Kamchatka, Yukon… Mais je n’avais jamais eu la chance de partager le mode de vie des natifs. C’est une expérience unique qui m’ouvre de nouveaux horizons et de nouveaux rêves de voyages.

diskoisland groenland 2015 photo: jeremy bernard

diskoisland groenland 2015 photo: jeremy bernard

Les chiens courent sur la glace. L’esquimau qui conduit l’attelage manie avec maestria un fouet long de plusieurs mètres qui claque dans l’air froid et cristallin. Allongés sur des peaux de rennes qui recouvrent les traîneaux, nous filons au bord du fjord en regardant défiler des couloirs et des descentes qui n’ont jamais vu de skieurs. Puis, arrivés au milieu de nulle part, aidés d’outils issus de l’âge de fer, nous creusons des trous dans la glace pour dégager les lignes accrochées à un pieu en bois. Allongés sur la banquise, la tête dans le trou et le nez au raz de l’eau, je plonge mon regard dans le monde du silence pour tenter de repérer des phoques morts entortillés dans le filet. On est tous un peu existé, mais aussi ému de partager ce moment avec des personnes dont la vie dépend en grande partie de cet animal.

diskoisland groenland 2015 photo: jeremy bernard

diskoisland groenland 2015 photo: jeremy bernard

Le pêcheur tire sur la corde du filet et Yann l’aide à hisser un phoque qui doit bien peser dans les cinquante kilos. Au total, cinq phoques ont été capturés.

diskoisland groenland 2015 photo: jeremy bernard

diskoisland groenland 2015
photo: jeremy bernard

Repérage et nouvelle lignes

Dans l’optique de proposer des raids arctiques à leurs futurs clients, Marc et Albert nous font bénéficier d’un certain nombre d’heures d’hélicoptère. Quoi de mieux que cette machine volante pour explorer cette terre vierge et hostile ? Deux journées à voler avec Karl, un pilote émérite, et à skier un tas de couloirs. Il est rare de jouir de tant de liberté dans la recherche de nouvelles lignes. Nous sommes tous pleinement conscients de vivre quelque chose de spécial. En dépit des très bonnes conditions et contrairement à Ane et Nikolai qui chargent sans retenue, je choisis prudemment mes lignes et reste un peu sur la défensive, inquiété par les portions de glace, les passages exposés ou les brusques changements de neiges. Avant de pousser sur les bâtons, je prévois toujours une issue de secours.

diskoisland groenland 2015 photo: jeremy bernard

diskoisland groenland 2015 photo: jeremy bernard

Le Groenland est une destination intimidante pour les skieurs. Malgré une superficie de près de cinq fois la France, les terres habitables ne représentent que deux départements. Et, en dépit d’un potentiel infini, le ski n’est pas encore entré dans les mœurs. L’assurance d’avoir de la neige ne doit pas faire oublier la problématique du froid et de l’environnement extrême. En se baladant dans le village de Qeqertarsuaq, nous apercevons quelques paires de ski appuyées aux frontons des maisons et apprenons qu’un petit club permet aux jeunes de s’initier à la glisse. Lars me confie, non sans fierté, que sa femme fut la première à skier l’un des trois couloirs surplombant le village.

diskoisland groenland 2015 photo: jeremy bernard

diskoisland groenland 2015 photo: jeremy bernard

La côte ouest du Groenland est parcourue par un courant chaud venant de l’Atlantique, tandis que la côte est reçoit un courant glacial charriant des glaces énormes venant de la mer Arctique. De ce phénomène résultent les faits suivants :
La côte ouest est beaucoup plus peuplée que la cote est. Elle a été découverte dès le Ve siècle par le viking Éric le Rouge tandis que la côte est n’a été abordée qu’en 1822 par William Scoresby. Quant aux esquimaux d’Angmagssalik, ils ne sont entrés en contact avec des visages pâles – les membres de l’expédition de Gustav Holm – qu’en 1884.
Cette terre a quelque chose de très spéciale. Nous avons tous eu l’impression d’être propulsé sur une autre planète et, d’une certaine manière, je crois que ce fut le cas.

bruno compagnet et ses corvus freebird photo: jeremy bernard

bruno compagnet et ses corvus freebird
photo: jeremy bernard

Épilogue

« If a say jump ! YOU jump same way of me ! »
Jens appuie à fond sur la manette des gaz et sa motoneige bondit, traçant une diagonale surréaliste en plein dévers. La machine lancée à pleine vitesse tape fort dans les accumulations de neige et nous arrache à la gravité. Quelques instants plus tard, on se retrouve au sommet d’une montagne qui domine l’océan arctique ; On est vendredi 13 et je dois être le seul à le savoir à des kilomètres à la ronde. La veille, j’ai dit au revoir à mes amis juste avant qu’ils ne grimpent dans l’hélicoptère, me laissant seul sur cette petite île. J’ai senti la morsure du froid et, instinctivement, je me suis tourné vers une multitude de descentes possibles. Jens a enfourché sa bécane et j’ai poussé sur mes bâtons. On s’est souri avant de regagner, par des voies différentes, le point de ralliement.

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« Tant pour le photographe que pour le skieur, c’est souvent une ligne, une image, qui fait tout le voyage ». Bruno et la caverne. Skis : corvus freebird