La triple couronne à ski – Épisode 3 : Le Cervin

Au printemps dernier, Ross Hewitt s’est associé à plusieurs skieurs pour enchaîner une superbe trilogie dans les Alpes du nord : éperon de la Brenva, face ouest du mont-Blanc et face est du Cervin. Une épopée de dix jours racontée et illustrée par l’instigateur lui-même et publiée en trois épisodes.

Début juin, la plupart des skieurs sont passés en mode VTT ou escalade. Mais Mikko est toujours d’attaque, même pour skier le Cervin à la rude. Avec le refuge fermé pour travaux, il nous fallait emporter, en plus du matos habituel, la tente, le duvet, le réchaud et quatre litres d’eau. Il était difficile de savoir ce qui nous attendait là-haut car cette face est rarement skiée. Un guide local nous avait dit que ce n’était pas si raide, mais en regardant droit dans la face depuis notre camp à quelques centaines de mètres, les nerfs s’en donnaient à cœur joie.

Je me couchais tôt, réglant le réveil à deux heures. Dormant par intermittence, maugréant contre la luminosité du lampadaire. Quand je passais finalement ma tête hors de la tente, le Cervin trônait, illuminé tel un stade sous la pleine lune. Avec une telle inspiration matinale, la journée promettait un spectacle de toute beauté.

The heardtorch showing the path to a moonlit Matterhorn. Photo: Ross Hewitt

La frontale indiquant le chemin vers un Cervin illuminé par la lune. Photo: Ross Hewitt

Le soleil frappa d’abord le sommet du Cervin, dessinant l’image d’une lame ensanglantée. Puis l’embrasement se transforma en luminescence dorée. Nous progressions le long de la face à un rythme méthodique en crampons et piolet, avec en ligne de mire le couloir central débouchant au seuil de la falaise sommitale. J’étais conscient que la température allait rapidement grimper, augmentant la dangerosité de la face. La vitesse serait donc notre meilleur allié.

Morning alpenglow on the Matterhorn. Photo: Ross Hewitt

Feu matinal sur le Cervin. Photo: Ross Hewitt

Arrivé au seuil de skiabilité, sur une pente à 55° en neige décaillée qui ne tolérerait pas d’erreur, le premier virage allait nécessiter de la retenue. Il fallait rester stationnaire sur une carre, chaque fibre du corps travaillant en heures supplémentaires. Toujours sanglé à mon piolet pour plus de sécurité, je réglais mon appareil photo. Mikko décida de quitter le refuge de sa petite plateforme, et avec un piolet et un crampon dans une main, se lança sans hésitation dans une série de magnifiques virages techniques qui vous auraient certainement comblés au sommet de l’aiguille du Midi avec des jambes toutes fraîches.

First turns on the east face by Mikko Heimonen. Photo: Ross Hewitt

Premiers virages de Mikko Heimonen sur la face est. Photo: Ross Hewitt

C’était mon tour. J’étais impatient mais nerveux. La face était vraiment expo avec des successions de plaques de rochers recouvertes de neige sur environ 1 000 mètres. Jusqu’à présent, J’avais concentré mon attention sur l’ancrage de mon corps pour prendre des photos ; il fallait maintenant relâcher les muscles et se concentrer sur le ski. Un premier virage à négocier évidemment sur mon côté le plus faible. Partant second, je devais également éviter les endroits où Mikko avait écrémé la neige ramollie et trouver des points où accrocher mes carres.

Ross Hewitt enjoying the central part of the face. Photo: Mikko Heimonen

Ross Hewitt se fait plaisir sur la partie centrale de la face. Photo: Mikko Heimonen
skis: navis freebird

Après être descendu en escalier sur quelques mètres pour sentir l’accroche de mes skis, j’étais prêt pour cette amorce cruciale. Le moment d’engager… Pas de problème, tout va bien se passer. Après quelques virages, la pente s’adoucit aux alentours de 50°, autorisant des courbes plus détendues. En atteignant le névé, sur un angle à 45°, on se délecta d’un ski fluide, jouant avec le sluff pour rejoindre les contreforts.

Là, l’angle s’affirma à nouveau et quelques minutes furent nécessaires pour retrouver nos traces de montée et le chemin de sortie. Le piment de cette fin de parcours consista en une traversée bien glacée pour rejoindre la rimaye. Puis brusquement, c’était terminé et il était temps de déguerpir avant que la face ne commence à balancer des tonnes de neige sous le feu du soleil d’été. Après un petit rappel sur les dernières barres rocheuses, quelques virages nous ramenèrent au camp quitté dix heures plus tôt.

A happy team of Mikko Heimonen and Ross Hewitt after skiing the east face

Mikko Heimonen et Ross Hewitt, deux compagnons ravis de leur descente sur la face est.
skis: navis freebird

Étonnamment, nous avions réussi l’Alpine Trilogy Project – soit la Triple Couronne sans hélicoptère ni assistance extérieure – en tout juste dix jours. Je ne réalisais pas encore, mais j’étais tout à fait émerveillé et heureux de la qualité du ski, des situations sauvages et de la motivation que nous avions tous affichée. Au moment de ranger la tente, les premières pierres commencèrent à se détacher de leur socle de neige sous l’effet de la chaleur. Je comprenais alors que ces virages seraient les derniers de la saison et sans doute quelques-uns des meilleurs de ma vie.