La triple couronne à ski – Épisode 1 : l’éperon de la Brenva

Au printemps dernier, Ross Hewitt s’est associé à plusieurs skieurs pour enchaîner une superbe trilogie dans les Alpes du nord : éperon de la Brenva, face ouest du mont-Blanc et face est du Cervin. Une épopée de dix jours racontée et illustrée par l’instigateur lui-même et publiée en trois épisodes.

Il m’a suffi de trois mots envoyés par SMS « La Brenva est en condition » pour voir mon copain italien Enrico Mosetti sauter dans sa voiture et débarquer à Chamonix après 7 heures de route depuis la frontière italo-slovène. Profitant de la petite fenêtre de cette fin de printemps, j’avais le désir de skier quelques grandes lignes, dont ce premier volet d’une trilogie que j’avais appelé The Trilogie Alpine Project.

Un challenge personnel consistant à skier et photographier trois des plus grandes, des plus intenses et des plus difficiles lignes des Alpes : l’icône helvète du Cervin, la face à échelle himalayenne du versant ouest du mont-Blanc et, sur ce même mont-Blanc, l’historique éperon de la Brenva en face est. Un sacré défi question ski, auquel l’ajout d’un appareil DSLR de 2,5 kg compliquait encore la tache, insinuant par là même le doute quant aux chances de succès d’une telle entreprise.

Tom Grant au col de la Fourche avec l’éperon de la Brenva en ligne de mire. Photo©Ross Hewitt

Tom Grant au col de la Fourche avec l’éperon de la Brenva en ligne de mire. Photo©Ross Hewitt

À 3 heures du matin, après un réveil brutal suivi d’un gros petit-déjeuner au Refuge des Cosmiques, Tom (Grant), Enrico et moi-même plongions dans la nuit pour descendre la Vallée Blanche. Une nuit d’encre, absorbant dans ses ténèbres les sommets qui servent d’ordinaire de points de repère. Plutôt que d’éclairer mon chemin, le faisceau de ma puissante frontale semblait avaler par l’obscurité. Soudain, quelque chose d’inhabituel se dessina dans la pénombre. Serrant à gauche, nous longeâmes un amas chaotique de blocs de glace dont certains mesuraient près de 4 mètres. Le sérac du col du Diable s’était vraisemblablement détaché.

Nous avons continué à descendre le long de l’avalanche, ajoutant chaque fois plus de distance à notre journée. Finalement, après environ un kilomètre, nous avons pu contourner l’extrémité de l’avalanche et revenir vers le Cirque Maudit. Des amis étaient passés à cet endroit sans rien remarquer au cours de l’après-midi, nous savions dès lors que ce sérac de taille biblique s’était détaché quelques heures avant notre passage.

Enrico Mosetti longeant la crête de l’éperon de la Brenva. Photo©Ross Hewitt

Enrico Mosetti longeant la crête de l’éperon de la Brenva. Photo©Ross Hewitt

Au col de la Fourche, l’aube s’invita à notre rencontre tandis que le soleil émergeait sur la ligne d’horizon. Ces premières lueurs sont comme une révélation pour les skieurs de montagne dont les sens ont été altérés par l’obscurité, provoquant peur, anxiété et doute. Désormais, tout paraissait clair, le calme était revenu et le nœud au creux de notre âme pouvait s’effiler. Devant nous, la Brenva nous dévoilait ses secrets magiques à bonne distance.

À 7 heures, en franchissant le col Moore, nous mîmes de côté tout le matériel superflu pour réduire nos charges avant l’ascension. Les peaux, les couteaux (sorte de petits crampons adaptés aux skis qui permettent de gravir skis aux pieds des pentes raides en neige dure, NDLR), la nourriture, l’eau, la corde, la sonde et la pelle demeuraient pour le retour, quand nous traverserions un terrain où l’on peut réchapper des avalanches. Mais concernant notre route immédiate, un ARVA suffirait aux secours pour retrouver nos corps. Estimant que la neige aurait suffisamment dégelé aux alentours de 8 h 30, il nous restait une confortable heure et demie pour gravir en crampons les 700 mètres de la face.

L’air était immobile. Un tapis de nuage enveloppait le panorama sous-jacent, recouvrant l’Italie d’une masse cotonneuse. À cette heure-ci, la plupart des gens étaient encore lovés dans leur lit, profitant d’une paisible matinée dominicale. Le plus grand réacteur à fission thermonucléaire connu de l’humanité déployait toute sa puissance. Les rayons solaires frappaient à l’horizontal, faisant scintiller les cristaux de neige et de glace. La température devint si douce que nous grimpions désormais vêtus d’une simple couche. J’avançais, l’esprit retenu par les contrastes d’ombre et de lumière sur les sommets environnants et par le creux des vagues sur la mer de nuage.

La coupe chic d’Enrico en hommage à Marco Siffredi. Photo©Ross Hewitt

La coupe chic d’Enrico en hommage à Marco Siffredi. Photo©Ross Hewitt

Rapidement, nous rejoignîmes l’emblématique crête ondulée de l’éperon et franchîmes les quelques centaines de mètres nous séparant de la tour de rocher pyramidale, gardienne du sérac de sortie vers le col de la Brenva.

Après avoir confectionné une petite plateforme individuelle, nous pouvions troquer nos crampons pour nos skis et profiter du décor grandiose. L’immense face est du mont-Blanc s’étendait à notre droite : un enchevêtrement insensé de couloirs, de contreforts et de séracs suspendus, théâtre d’ascensions historiques comme la voie Major, legs de temps aventureux désormais révolus.

Au sommet nous attendait une poudreuse réchauffée par les caresses du soleil, collant à la glace et enfonçant jusqu’au tibia. Restait à savoir comment elle se comporterait sous nos skis ? Éternelle question. Passé un premier virage sans surprise, nous pouvions enchaîner quelques essuie-glaces précautionneux, laissant le sluff courir sous nos spatules. Après avoir négocié un passage à travers une fine couche de neige posée sur de la glace, nous retrouvions une pente plus douce où une douzaine de virages voluptueux suffirent à nous mener à l’emblématique éperon. Le temps de prendre quelques photos et nous plongions vers des pentes ouvertes et recouvertes d’une magnifique neige de printemps, avalant deux cents mètres de dénivelé en quelques courbes. Puis, quand le col Moore fit son apparition, nous pûmes skier tous ensemble, un large sourire éclairant nos visages.

Texte : Ross Hewitt.
Photos : Ross Hewitt