Kirghizie – le pays suspendu

Balade à ski aux confins de l’Asie Centrale, là où l’immense domaine de la steppe rejoint le royaume des montagnes.

01Un peuple jouant au polo avec des carcasses de moutons et friand de fromage de jument rance a forcément de beaux arguments à faire valoir. En outre, une terre dont 70% du relief est montagneux dont des massifs culminants à plus de 7000 mètres a de quoi attiser la curiosité du skieur. La Kirghizie, un brassage de peuples composé au deux tiers de Kirghizes, d’une bonne dose d’Ouzbeks, et de nombreuses minorités dont des Russes, Dounganes, Ouïghoures, Tadjikes, Turques, Kazakhes…; une histoire millénaire ancrée dans le nomadisme, l’art de la guerre, le soufisme et le chamanisme. Ces quelques notions peuvent aisément vous intimider au moment de franchir les portes de l’aéroport de Bishkek tandis qu’un agent à large casquette vous accueille avec le sourire énigmatique d’une Joconde asiatique.

DSC04572Sous la férule des guides Claude Jaccoux, Alberto Re et Alexey Shustrov, le voyage se divise en deux étapes, une première vers l’Est dans la région de l’immense lac Issyk Kul et la ville de Karakol; puis au sud-est, dans la vallée de Suusamyr, en direction de la ville de Ohm. Le premier mouvement s’amorce par un long trajet à travers le haut plateau longeant le sud du lac Issyk Kul – petite retenue d’eau salée 10 fois supérieur au Léman et installée à 1600 mètres d’altitude – pour rejoindre un campement de yourtes à 2400 mètres d’altitude dans le massif du Teskeï-Alatau. Le printemps est déjà là, la neige tombée les jours derniers chauffe sous les assauts du soleil dans les vallées qui s’étendent depuis le camp de base. Paysages exceptionnels où des parois de roches ocres se découpent à la lisière des sapins. À mesure de la progression, les lignes de conifères s’évasent progressivement pour laisser place à un environnement de crêtes et de pic isolés. Si les sommets sont attirants, la neige l’est beaucoup moins et il faut être constamment sur ses gardes dès que les pentes bordent les 30 degrés. Quelques beaux virages dans une neige réchauffée ont néanmoins de quoi célébrer la montée. Puis c’est le retour aux yourtes, à la chaleur des poêles et au sauna installé le long d’un petit cours d’eau. Perceptions de vie nomade, calfeutrés dans le feutre et les tapis de cet abris ingénieux, nous écoutons la nature respirer, intrus passagers sur le territoire d’une famille d’aigles royaux et d’un léopard des neiges.

IMG_1990Le deuxième acte est plus âpre. Nous plongeons au sud pour rejoindre les contreforts du massif de Suusamyr Too dans la région du Tian Shan et franchissons le col de Too-Ashuur à 3586 mètres pour plonger vers la vallée de Toluk Saragat. Notre point de chute est un lodge établi au sommet d’une petite station de ski abritant un télésiège et un téléski. Ici, pas de fioritures, les gens viennent de loin pour profiter des deux pistes et goûter à la joie simple de glisser. Devant nous, pas un arbre, des montagnes nues à perte de vue s’étendent en direction de la ville de Ohm et des Monts Alaï. Culminants à près de 5000 mètres, les possibilités de ces sommets rondouillards semblent illimitées, mais il faut compter de longues phases d’approche pour les atteindre. Des rêves de moto-neige et d’hélicoptères commencent à perturber nos certitudes. Pour compliquer la situation, le réchauffement printanier attaque le manteau sans vergogne et, dès la fin de matinée, la neige se transforme en pâte collante difficile à skier. Nous passons quatre jours dans ce paysage lunaire à tenter plus qu’à réussir, mais les moments de solitude dans cet environnement démesuré, les descentes à travers des monts voluptueux et les rencontres impromptues avec les Kirghizes demeurent comme de véritables joyaux.

DSC04846_1Ce voyage nous aura permis d’aborder un pays aux multiples visages et au caractère singulier, mais aussi de prendre conscience des possibilités infinies de cette terre de montagnes. A l’est, les chaînes du Tianshan (les « montagnes célestes ») abritent le Jengish Chokusu (Pobedy en russe), point culminant du pays avec 7439 mètres. Au sud-ouest se trouve la chaîne du Pamir Alay avec le Mont Abu Ali Ibn Sina – ex pic Lénine – (7134 mètres), au nord-ouest la chaîne du Ferghana… les 88 massifs montagneux de la Kirghizie sont autant d’appels à l’aventure et au voyage. Penché sur une carte, on prend conscience de la situation géographique inédite de ce pays, point de passage millénaire entre l’Extrême et le Moyen-Orient. Au nord, le Kazakstan, à l’ouest l’Ouzbékistan, au sud-ouest, le Tajikistan, et à l’est et au sud-est, la Chine. Partout des routes marquées par l’histoire des échanges entre les civilisations, partout des contes et des légendes, partout, des massifs à n’en plus finir. «Je ne voyais que glace et neige. La neige tombait encore en été et au printemps. Nuit et  jour, le vent rugissait violemment,» relatait ainsi le moine bouddhiste Hsuan Tsang en traversant le Pamir Alay au septième siècle avant notre ère.

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