eroica hispania

photo : Javier Martínez de la Puente

Bruno Compagnet a sorti son vieux clou pour parcourir les vignobles de la Rioja. De la sueur dans la barbe, des fesses meurtries et des kilomètres fraternels avec un peloton de rouleurs d’époque.

photo : Javier Martínez de la Puente

Mes pneus rebondissent dangereusement sur les cailloux de cette piste qui se perd dans les vignes de la Rioja. Je suis seul désormais à transpirer dans ce paysage qui n’a pas dû beaucoup changer depuis que les hommes boivent du vin et mangent du pain.

Nous traversons d’antiques villages aux rues pavées. Les croisements et les ruelles se succèdent aux rythmes de nos coups de pédales. Nous gagnons avec peine les sommets de vieux bourgs où trônent d’invariables églises. Partout sur les murs, à l’angle des rues, des peintures, des statues, des saints, des madones fleuries guident le chemin de Compostelle et me rappellent à mon Calvaire. En sortant d’un village, je lève les yeux au ciel et grimace face à la puissance du soleil au milieu du grand bleu.

photo : Javier Martínez de la Puente

La piste serpente et vibre maintenant pour se perdre toujours plus loin au milieu des champs d’oliviers. À nouveau, je me demande ce que je fais là. Bon Dieu, qu’est ce qui me pousse à me retrouver en pareille situation ? Je suis collé au macadam qui fond sous ce soleil implacable et me traîne au sommet d’une énième côte où je trouve un petit panneau accroché au tronc d’un olivier biblique marquant : Eroica 60 kilomètres. Il doit être 11 h 30 du matin. J’arrête de penser et me concentre sur la gestion de l’eau et les capsule de sodium. Je me souviens maintenant de mon premier vrai sentiment de liberté : c’était dans la cour de l’école de Saint-Lary, ma mère avait enlevé les roulettes de mon petit vélo et je m’étais élancé sans appuis. Je découvrais un truc incroyable, un feeling qui allait guider et accompagner toute ma vie.

photo : Javier Martínez de la Puente

Si vous n’êtes pas cycliste, il y a peu de chance que vous soyez préparé à rouler sur cent dix kilomètres (200 pour la grande boucle !) dont la moitié sur une piste défoncée, avec plus de 2000 mètres de dénivelé positif et sous 30° à l’ombre… le tout sur un vélo souvent plus vieux que vous. Voilà l’essence d’Eroica. Mais avec une telle ambiance, de tels paysages, les mecs qui viennent rouler à tes côtés, tu avances et, à l’arrivée, tu es simplement heureux de ce que tu as vécu. J’avais sans doute envie d’un truc rugueux, d’un truc qui corresponde à ma passion des vieux vélos, du voyage, et d’une pratique plus naturelle, voir un poil aventureuse de la bicyclette. J’avais aussi envie de rencontrer des personnes qui partagent les mêmes valeurs simples et authentiques, comme de traverser une belle région sur un vélo sauvé de la ferraille. Tu le remets en état petit à petit, récupérant des pièces détachées à droite et à gauche. Ça freine mal, la chaîne saute, tu crèves régulièrement… Mais au bout du compte, tu as fabriqué un truc qui te permet de rouler.

 

Dire qu’en octobre, je serrai en Toscane pour boire du Chianti !!!*

Bruno Compagnet 10 juin 2015

*En octobre se déroule l’Eroica italienne sur les routes de Sienne…

 

Photos et film : Javier Martínez de la Puente.