Des amis, du soleil et la mer. Rencontre nordique autour du ski et de la pêche.

Fin mai 2015, la fatale crow Minna Riihimaki et le photographe Cédric Bernardini sont partis glaner quelques descentes scandinaves avant de ranger les planches. Une lune de ski gâchée par l’arrivée d’une bande de pêcheurs aussi impitoyables avec les bancs de morues de l’océan arctique que les après-ski chamoniards. Contrebande de poisson-chat, tentative d’assassinat par avalanche, subordination de douaniers, une épopée rocambolesque où le ski n’est qu’un faux-semblant pour jouir sans entraves de la beauté des hautes latitudes.

Texte : Minna Riihimaki et Kimmo Skipe Oivo
Images : Cedric Bernardini
photo : Cedric Bernardini

photo : Cedric Bernardini

La fin de saison dans les Alpes étant peu propice aux grands projets à ski, je me suis mise à rêver des régions Scandinaves où l’hiver aime prendre son temps avant de tirer sa révérence. J’avais très envie de retrouver Le Lyngen et plus particulièrement la région de Tamok à son extrémité sud. Un territoire qui demeure assez méconnu et peu fréquenté.

photo : Cedric Bernardini

photo : Cedric Bernardini

Les conditions météos avaient été aussi capricieuse que chez nous, mais la neige était plus abondante et la saison se prolongeait. Mon ami et photographe Cedric Bernardini était partant pour m’accompagner et pour skier sous le soleil du minuit. Ce serait son premier voyage en Norvège, le cinquième pour moi. Cedric était assez sceptique sur la date tardive de notre départ, mais je lui promettais qu’il y aurait de quoi s’occuper si jamais le ski ne se présentait pas sous son meilleur jour.
Thor Falkander nous accueillit à l’aéroport de Tromso. Les 30 dernières minutes de vol nous avait offert une vue imprenable sur les Alpes de Lyngen et la couche neigeuse semblait très prometteuse. J’étais excitée comme une gamine en sortant de l’avion et très heurseuse de retrouver mon ami Thor et sa belle énergie. Nous avons grimpé dans sa voiture, direction Tamok.
Les parents de Thor possèdent une propriété vieille de deux siècles Elle est nichée entre une rivière pleine de saumons et une forêt abritant de nombreux animaux sauvages. Il y a là ni électricité ni eau courante, mais un vieux poêle à bois et un véritable sauna finlandais ! L’eau potable coule en abondance dans la rivière et Thor maitrise parfaitement les différents foyers pour gérer les feux dans toutes les pièces.

photo :  : Cedric Bernardini skis : cmox freebird, corvus freebird &  navis freebird

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Apres trois de jours de ski à Tamok avec un temps mitigé et neigeux, nous avons décidé de partir visiter les alentours. La Laponie scandinave s’étend sur trois pays, la Norvège, le Suède et la Finlande. Les trois frontières se rejoignent en un point situé à une heure de route de la région la plus montagneuse de Lyngen. Il est même possible de rejoindre à pied le poteau tri-frontalier et ainsi avoir les deux pieds et une main dans trois pays différents ! J’avais évoqué ce voyage de fin saison avec mon compatriote Skipe depuis quelques années. Skipe est une légende du ski finlandais et un pionnier du freeride dans le nord de l’Europe. On se connait depuis 20 ans. Il passe tous ses hivers à Chamonix et finit traditionnellement ses saisons à Lyngen pour skier et pêcher. Ce joyeux personnage manie la canne à pêche avec autant de précision que les spatules de ses skis.

Le rendez-vous fut fixé en Laponie Finlandaise, à 1h30 de route de Tamok. Skipe nous rejoindrait en voiture avec un autre skieur finlandais, Mikko Juntunen. J’étais de nouveau très excitée car depuis mon départ de la Finlande, il y a 21 ans, je n’ai encore jamais skié dans le nord de mon pays.
À peine 300m après avoir traversé la frontière entre la Norvège et la Finlande, nous avons été soumis à un contrôle de police. Un lundi matin à 8:30, test d’alcoolémie pour le conducteur Thor. C’est vrai qu’il n’y pas d’heure pour l’abus d’alcool sous ces latitudes… Remarquant notre équipement de ski, le policier a commencé à nous vanter ses exploit de la veille en motoneige. Le ski est décidemment un merveilleux conciliateur.

photo : : Cedric Bernardini skis : corvus freebird & camox freebird

photo : : Cedric Bernardini
skis : corvus freebird & camox freebird

Notre objectif était d’aller explorer les couloirs de Terbis. La face nord d’un tunturi (montagne lapone) parsemée de couloirs de 400 mètres alignés les uns à côté des autres. Malheureusement, le regel nocturne n’était plus suffisant pour porter les skidoos lourdement chargés. Dans un coin de ma tête, je pensais jalousement à l’histoire du policier… Un plan B s’imposait.

Heureusement, il y a des tunturi partout en Laponie. Nous avons porté notre dévolu sur Saana-tunturi, la fameuse montagne des contes traditionnels du Kalevala, un livre d’épopées historiques et imaginaires. J’étais ravie de gravir le sommet de mes souvenirs de petite écolière.
Du haut de ses 1200 m, Saana-tunturi nous a offert deux belles descentes. La première en face nord à travers un système de couloirs où les conseils prodiqués par Ville Eskonen, notre maître motoneige, nous ont été d’un grand secours pour trouver la sortie. Puis on est remonté par le côté ensoleillé pour terminer la journée avec une descente plus printanière.

photo : cedric bernardini skis : navis freebird

photo : cedric bernardini
skis : navis freebird

Avant de traverser la frontière dans l’autre sens, on a profité des prix plus cléments pour faire de plein de courses au supermarché finlandais, puis on a repris la route pour la ‘cabane’de Thor. Le sauna chauffait pendant qu’on profitait de la douceur du soir en sirotant des bières bien méritées. Pour conclure cette journée spéciale de ski finlandais, j’ai cuisiné le plat culte de mon pays, un ragout de renne accompagné d’airelles et d’une purée de pommes de terre maisons. Un délice qu’on a fini au point de lécher les assiettes…

Le jour suivant, on s’est réveillé sous un soleil radieux et un grand ciel bleu. Quant on a atteint Lakselvbukt, dans le sud de Lyngen, la chaleur était bien installée. Nous avions cet fois comme objectif la face nord-est du Guhkesgaisa, un beau couloir qui demeure toujours à l’ombre. À mesure que nous approchions, le sommet prenait tranquillement le soleil et on pouvait observer une corniche très surplombante au-dessus de nos têtes. Impossible de savoir si elle allait résister à la chaleur ou tomber et effacer tout ce qui trouverait sur son chemin. On a décidé de na pas aller voir…
Après quelques beaux virages du côté ensoleillé de la vallée, on a fait une pause déjeuner dans un endroit plat, à l’abri des avalanches de neige de printemps. Les jetboils ont chauffé repas et cafés. Les journées sont interminables à cette époque dans le nord. Le soleil ne se couche plus. Inutile de surveiller l’arrivée de la nuit ou de porter une lampe frontale. Insouciant, nous avons tous sombré dans un sommeil récupérateur.

photo : cedric bernardini skis : navis freebird, anima, corvus freebird & camox freebird

photo : cedric bernardini
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Quelques heures plus tard, l’envie de bouger m’a fait secouer les autres. Ellendaltinden se dressait devant nous et son couloir ouest avait l’air en bonne condition. Certes la nouvelle neige tombée deux jours plus tôt avait été transformée par la chaleur, mais l’idée de skier de la neige printanière était alléchante Je me sentais en forme pour faire la trace de montée jusqu’au pied du couloir. Thor et Mikko m’ont rejoint assez rapidement quand le couloir est devenu plus raide et il a fallu mettre les skis sur le sac et continuer à pied. La couche de neige était profonde, humide mais assez uniforme. Je n’étais pas très inquiète, mais j’ai quand même dit aux garçons d’enlever les peaux de phoques si jamais il fallait descendre en urgence…

Cedric montait à son rythme un peu en dessous de nous et Skipe était à environ 200m en contrebas. On avait quasiment atteint le sommet quand deux boules de neige de la taille d’un ballon de foot se sont détachées des rochers et ont commencé à rouler en gagnant de la vitesse et du diamètre en un clin d’oeil. Sur la distance qui nous séparait de Cedric, les 2 boules s’étaient transformées en une avalanche de neige mouillée. Skipe venait de s’arrêter derrière le dernier promontoire rocheux. Il a eu le temps de poser son sac et les skis dans la neige et sortir la gourde quand il nous a entendu crier. Après un rapide coup d’oeil vers le haut, il s’est abrité et s’est agrippé au rocher. L’univers autour de lui était devenu blanc avec un vrombissement à étourdir le cerveau. Les skis, les bâtons, le sac et la gourde étaient partis dans l’avalanche.

photo : cedric bernardini

photo : cedric bernardini

De mon point de vue, 200m plus haut, j’étais persuadée qu’il était solidaire du sac à dos que j’observais surfant la surface à une vitesse à couper le souffle. Je gueulais aux autres que Skipe s’est fait prendre en chaussant mes skis tel un robot prêt à descendre pour le secourir. Tout en sachant qu’il était désespéré de penser de trouver une personne vivante dans une avalanche de neige mouillé où un mètre cube de neige pèse plusieurs tonnes… Ça aurait plutôt donné 70 kg de steak haché.

J’ai fait quatre grands virages collants en slalomant dans le rigole d’un mètre de profondeur laissée par la coulée et je me suis arrêtée incrédule devant le promontoire rocheux, Skipe était là, debout, me fixant droit dans les yeux. Je n’avais jamais été si heureuse de le voir et c’est ce que je lui ai dit. On a pu récupérer un ski assez proche, les bâtons à mi-chemin et le sac à dos tout au fond de la vallée. Avec seulement un ski perdu, on pouvait s’estimer sacrément heureux… Skipe est descendus en « mono-ski » tandis qu’on cogitait tous sur le comment du pourquoi de ce qu’on venait de vivre.

photo : cedric bernardini skis : corvus freebird

photo : cedric bernardini
skis : corvus freebird

Le lendemain, la fatigue s’est faite sentir et on a décidé de rejoindre Lyngseidet et le bord bord de mer, pour passer à la phase pêche. Les propriétaires du Magic Mountain Lodge nous avaient gentiment laissé les clés, eux mêmes étant en vacances après une saison bien agitée. Grâce à Skipe, Stein-Erik Sörheim-Brygge nous a prêté un petit bateau avec l’équipement de pêche pour aller tenter notre chance auprès de Poseidon. N’ayant pas fait de courses pour le diner, le défi était lancé (heureusement, il nous restait des bières depuis le supermarché finlandais…). Et on n’a pas démérité ! Chacun a sorti des morues au large, puis en se rapprochant de la côte, Skipe et Thor ont attrapé des poissons chat de plusieurs livres. C’est un poisson extrêmement moche et agressif avec des dents tranchantes mais, malheureusement pour lui, il possède une chair tendre et savoureuse.

photo :  : Cedric Bernardini

photo :  : Cedric Bernardini

On a par la suite entendu dire que trois jours après notre départ de Lyngseidet, un local avait pêché un requin avec sa canne… Skipe et Mikko sont repartis en Finlande, pour eux la saison de ski touchait à sa fin. Nous autres, on avait repéré des montagnes au sud de Tamok que même Thor n’avait jamais skié. Après un arrêt à la station service pour acheter une carte de la région, je commençais à retrouver l’excitation de la découverte..On a passé plusieurs heures à étudier la carte, les accès, les expositions, les dénivelés, la raideur des pentes. Sans connaissance du coin et sans topo-guide, le travail de préparation prend une autre dimension. Le soleil brillait sans gêne et la température grimpait dangereusement. La meilleure sécurité était de partir de nuit. Ca tombait bien, j’avais toujours rêvé du soleil de minuit au sommet d’une montagne!

photo : cedric bernardini

photo : cedric bernardini

Le spectacle au sommet de Mattagaisi à 1 h 30 du matin avec une boule de feu orange d’un côté et la pleine lune de l’autre nous a laissé sans voix. Les couleurs changeantes du ciel qui peignaient la montagne à leur guise furent un cadeau magique. Une expérience que j’aurais facilement pu répéter la nuit suivante.

photo : cedric bernardini skis : camox freebird

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Mais le mois de juin était arrivé et avec lui l’été. Il était temps pour nous de rentrer. À peine assise dans l’avion, j’espérais déjà revenir… Certainement l’année prochaine.
Remerciements spéciaux à Bente et Peter pour leur hospitalité́ à Tamok et Magic Mountain Lodge et Stein-Erik Sörheim-Brygge à Lyngseidet.

photo : cedric bernardini

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skis : camox freebird & navis freebird

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