Alaska : l’expérience des grands vides

Lors du tournage de Passenger, Tom Leitner, membre de l’équipe Legs of Steel, a vécu sa première expérience en Alaska, terre de spines où la poudreuse colle à des surfaces verticales et où tout skieur de grand large rêve de porter ses spatules. Mais pour passer du fantasme à la réalité, il faut s’adapter à un univers hors du commun où les repères sont chamboulés et le risque partie prenante. Entre appréhension et exaltation, Tom nous livre ses impressions d’un voyage intense où la solidarité du groupe a joué un rôle clef et permit de transformer les premières désillusions en succès décisif.

Photo : Pally Learmond http://www.pallylearmond.com/

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« Passenger » peut être perçu comme l’apogée (passagère) de l’œuvre de Legs of Steel (Jambes de Fer). Selon moi, il s’agit d’une des rares productions européennes à avoir atteint un niveau international et qui n’a pas à rougir de la comparaison avec les grosses pointures de l’industrie.

L’imagerie éblouissante et les contingents de stars aux coûts de production directement proportionnels ont parfois tendance à faire oublier que c’est le sang et la sueur de tous les protagonistes qui permet la réalisation de tels films. Beaucoup sont également surpris de voir à quel point il est difficile de prévoir le succès d’un shooting et à quel point il dépend de facteurs humains, d’amitiés et, dernier élément, mais pas des moindres, de chance. Cela est particulièrement vrai en Alaska où le risque financier s’ajoute à celui des blessures, des avalanches, à l’incertitude des conditions de neige et de météo, et aux stratégies des éléments au sol. Toutes ces variables font qu’il est hautement improbable de présager du succès de l’épopée de néophytes austro-allemands dans cette partie du monde.

Photo : Pally Learmond http://www.pallylearmond.com/

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Quoi qu’il en soit, au cours de l’été 2014, la décision fut prise de mettre carte sur table et de tenter le pari risqué de partir à Haines, Alaska. Après une première année de tournage pour Passenger, l’hiver 2013/2014 nous avait donné un certain espoir quant à la saison à venir, la seconde dédiée à ce film. Oui, les dieux de la neige allaient certainement s’avérer miséricordieux après nous avoir offert un hiver aussi sec dans les Alpes du nord et je percevais ce trip en Alaska comme la cerise sur le gâteau d’une saison mirifique… Et bien, nous avons tous vu comment le dernier hiver a tourné dans les Alpes.

À la fin, tout s’est donc joué lors de cette grande finale, un crescendo hivernal sans garantie de succès : le zénith de l’Alaska. Et pour exprimer cela autrement, jusqu’à ce dernier trip, la saison avait été vraiment merdique… Nous avions donc une énorme pression quant au succès de cette entreprise La plupart de nos tentatives pour skier de grosses lignes dans les Alpes avaient échouées, soit à cause du manque de neige, soit à cause de la remontée intempestive des températures, soit à cause du risque d’avalanche. Pour corser le tout, la côte ouest des États-Unis et du Canada avait été totalement asséchée, ce qui eu pour conséquence de faire de l’Alaska la terre promise de la plupart des grosses productions nord-américaines. Il semblait que le microclimat de Haines fut l’une des rares régions du monde à être bénie par les chutes de neige. Nous étions donc à la fois étonnés et motivé par cette convergence des pointures de la filmographie qui, ayant eu vent des conditions, avaient planté leurs tentes plus ou moins spontanément là-bas. Quelque peu intimidés, mais plein d’espoir, Tobi Fisher, Fabi Lentsch, notre cameraman Andre Nutini et moi-même étions arrivés comme premiers ambassadeurs du crew Legs of Steel. À peine arrivés, les prévisions météo nous annonçaient grand beau, créant derechef un chaos d’émotions allègrement alimentées par notre nervosité et le décalage horaire.

Photo : Pally Learmond http://www.pallylearmond.com/

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Immédiatement sur le pont, nous procédions au pesage de nos équipements, au contrôle des arva et aux instructions concernant les gestes à effectuer dans et autour de l’hélicoptère. Dès le lendemain, nous étions prêts à découvrir le joyau brut de l’Alaska.

Après une nuit agitée, tiraillés entre le désir secret de voir le temps se gâter et les rêves palpables de pentes raides parsemées de spines, nous avons préparé nos affaires pour un départ matinal. Une fois arrivés à la base, le tumulte et la course entre les différentes équipes pour obtenir le premier hélicoptère nous firent l’effet d’une douche froide. Rumeurs, conspirations, spéculations et autres symptômes de stress se mélangèrent aux effluves de kérosène et de boue humide pour laisser un goût amer que seule la rétrospective du souvenir permet d’en sourire. Ce jour-là, trois jeunes européens comprirent soudainement qu’ici, il fallait être au carré, au risque de repartir au pays avec les mains et les poches vides. Soit vous réussissez à convaincre les décideurs, d’une manière ou d’une autre, de sauter dans le premier wagon pour une zone déterminée, soit vous étiez relégués en deuxième position et preniez le risque de gaspiller de précieux temps de vol à chercher des lignes secondaires qui pourraient s’avérer inskiables. L’issue ne semblait pas dépendre de nous et nous observions impuissants les autres équipes réciter leurs gammes stratégiques sur la base hélico. Nous nous en remettions totalement à notre guide et à son jugement. Et ce n’est qu’après coup que nous avons réalisé à quel point il savait ce qu’il faisait.

Donc, au carré, nous en étions loin. Sur les premières lignes que nous avons filmé, quasiment rien ne s’est déroulé comme prévu et cela nous a valu une bonne correction. Après quelques hésitations, réflexions et survols, nous avons trouvé la face idéale, bien chargée de poudreuse et avec un degré de pente inimaginable dans les Alpes pour cette qualité de neige. Le seul inconvénient, et sans doute la raison de sa virginité, c’est qu’il n’existait aucun échappatoire.

Photo : Pally Learmond http://www.pallylearmond.com/

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De larges crevasses nous obligeaient à faire un brusque virage à gauche sur le dernier tiers de la face pour nous garantir une relative marge de sécurité. Mais entre la théorie et la pratique, il y a un monde et nous fûmes tous les trois mis à rude épreuve de la puissance de faces si raides et de son sluff : trois lignes, trois grosses chutes, pas de blessures graves et tous les skis miraculeusement récupérables. Seul dommage collatéral, un casque avec caméra et des muscles endoloris. Bienvenue en Alaska ! Notre confiance était en berne.

Ce moment fut un tournant. Nous en avons tous pris conscience. Quel en serait l’issue, personne ne le savait. Mais le moment était venu de révéler l’essence d’une telle entreprise : l’opportunité de travailler avec ses meilleurs amis, des personnes de pleine confiance qui te permettent d’être toi-même et de jouer sans façade. C’était la seule manière de digérer notre défaite, de panser nos plaies avec humour et de relativiser l’importance de tout cela. C’est grâce à la cohésion du groupe que nous avons pu raviver la flamme du plaisir de skier et recouvrer une vue positive des choses. Nous avons eu l’honneur de nommer cette prétendue première et avons unanimement décidé de l’appeler Legs of Jelly (Jambes de Flan).

Les jours qui suivirent cette cuisante première, nous sommes restés très soudés pour former une équipe au meilleur sens du terme. Tous, pas seulement les skieurs, mais aussi nos cameramans – Andre Nutini et David Peacock – avons contribué à resserrer les liens de notre équipe et à mettre nos ego de côté pour retrouver le véritable esprit du ski libre. C’est au cours de ces journées que la pierre fondatrice de notre voyage fut posée et en permit le succès. Au final, sept skieurs ont pu ramener de belles lignes à la maison – un festin qui n’aurait été possible sans l’esprit de corps de notre groupe. Nos cameramans réussirent des images exceptionnelles et notre pilote n’hésita pas à faire des manœuvres acrobatiques pour nous déposer sur les sommets et trouver les meilleurs angles de prise de vues. Enfin, et pas des moindres, notre guide Timothy Thomas s’avéra un vrai gangster, mettant toute son énergie pour que nous puissions accéder à nos lignes et soyons les premiers servis sur la base. Sans oublier ses précieux encouragements chaque fois que nécessaire. C’est grâce à cette concordance d’amitié et de travail que le segment akaskien de Passenger prit cette tournure finale.

Photo : Pally Learmond http://www.pallylearmond.com/

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Pour voir le film :
i-tunes: https://itunes.apple.com/us/movie/passenger/id1043360426
Vimeo on demand: vimeo.com/ondemand/passenger