24.05.2016 : Printemps brisé

La crow Minna Riihimaki a été victime d’un sérieux accident au glacier Rond la semaine dernière. Une chute de plusieurs centaines de mètres qui aurait pu lui coûter la vie et qui se solde par une jambe salement abîmée. Cet accident – impliquant d’autres skieurs – pointe en outre le mépris des règles élémentaires de sécurité en montagne. Récit.

minna riihimaki photo : Cedric Bernardini

minna riihimaki
photo : Cedric Bernardini

La saison de ski touche à sa fin. Les conditions ont été assez difficiles toute la saison ou en tout cas très irrégulières, avec des hauts très hauts et des bas très bas.

Ce matin-là, quand mon réveil a sonné, je me suis dit que ce serait sans doute la dernière fois de la saison que je me levais pour la première benne avec mon matériel de ski. Il avait beaucoup neigé la veille et le ciel s’annonçait bleu pour la journée. Alors, bien évidemment j’allais y aller.

Comme d’habitude, mon sac à dos était prêt depuis la veille. Après avoir préparé mon sandwich pour le déjeuner, il me restait à réveiller mon fils pour l’école. Un ami allait passer le chercher pour que je puisse partir plus tôt. J’ai embrassé Elmo et il m’a dit « maman, tu ne devrais pas aller skier aujourd’hui ». Je lui ai répondu de ne pas s’inquiéter. J’avais une petite sensation de culpabilité maternelle de le laisser ainsi, sachant que la benne de l’aiguille du Midi n’ouvrirait probablement pas à l’heure prévue.

J’ai retrouvé tous mes amis à la benne. À cette époque de l’année, le noyau de skieurs passionnés se restreint et c’est sympa de se retrouver tous ensemble en attendant l’ouverture. J’avais donné rendez-vous à Jim qui est arrivé peu après moi. Comme je m’y attendais, l’ouverture fut annoncée pour 10 heures. En cette saison, le soleil chauffe vite et réduit les options. On avait de toute façon prévu de skier sur les faces orientées ouest et nord-ouest qui prennent le soleil plus tardivement. Comme il y avait beaucoup d’affluence, une distribution de numéros de benne s’est imposée. Habitués au flux de touristes et d’alpinistes, nous avions tous réussi à obtenir le numéro 01 qui correspond à la première benne. On sentait bien l’énervement général suscité par l’attente. Ça bousculait au point que la personne préposée à la collecte des plaquettes numérotées a abandonné au bout de 45 secondes. Il se faisait littéralement marcher dessus par une meute d’animaux sauvages dépourvus du précieux numéro 01.

Une fois au sommet, nous avons vite chaussé pour descendre l’arête et prendre la direction du couloir des Cosmiques et du glacier Rond. Une première partie s’est engagée vers les Cosmiques, tandis qu’avec Jim, nous avons décidé d’aller voir la pente du glacier Rond. Bird nous devançait, vite rejoint par Tof Henry. Ça me paraissait l’équipe idéale pour purger la pente. Bird s’est élancé le premier, suivi par Tof avec son style puissant. Après avoir skié la première pente, ils se sont arrêtés sur l’arête donnant accès au couloir de sortie. Je me suis retourné vers Jim et j’ai claqué mes bâtons sur les siens en lui souhaitant une bonne descente. Sur ce, je me suis engagé dans la pente.

Au bout de quatre gros virages, j’ai décidé de me décaler légèrement à droite pour ne pas être gênée par mon propre sluff qui coulait vite. Ayant l’habitude de toujours tourner la tête pour voir ce qui se passe autour, j’ai jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule pour vérifier que rien ne bougeait sur ma droite avant de m’engager. Et là, à ma grande déception, j’ai vu une silhouette skier plus haut, vite, en envoyant un sluff énorme devant lui… Pile dans l’axe vers lequel je me dirigeais.

Je n’avais pas beaucoup d’options ni de temps. Contrainte de refaire un virage pour revenir sur mon axe précédent, j’ai maintenu de la vitesse pour être capable de traverser mon propre sluff qui continuait de se déverser. Un bref ouf de soulagement qui n’a pas duré. Je suis arrivé trop à gauche et trop vite. La sous-couche était glacée, imparable. J’ai tapé mes skis sur cette surface irrégulière et j’ai fait un soleil.

Je suis partie en tête pied vers le bas. Très vite. Trop vite. Je me souviens de chaque fraction de seconde. Je savais exactement ce qui m’attendait en dessous. Le monde obscur sous la rimaye, avec son monstre de sérac suspendu au-delà duquel il n’y a plus de retour. Je ne voulais pas y aller. J’ai lutté à chaque tournant en protégeant ma tête et en essayant de freiner avec mes skis. J’avais envie de planter mes ongles dans la sous-couche dure. Après un moment, mon ski droit a sauté. La fixe a lâché. Je verrouille toujours mes fixations pour ne pas les perdre dans la pente. Un choix personnel.

Sur les trois impacts suivants, j’ai senti mon genou gauche se briser. J’ai tout de suite pris conscience de gros dégâts. Mais je ne voulais toujours pas franchir le ressaut final. Le temps paraissait interminable. Je m’interdisais toute autre pensée que de m’arrêter.
Je n’ai pas senti le toboggan bleu quasi vertical de la rimaye, mais à ma grande surprise, la neige où j’ai atterri me paraissait plus douce et profonde. Je me suis immobilisée. Miraculeusement.

Premier réflexe, me sécuriser. J’avais mes bâtons et je les ai enfoncés sur toute leur longueur dans la neige puis j’ai posé une sangle pour me vacher. Ma jambe brisée était bien positionnée, je n’aurais pas à la bouger. J’entendais Tof qui m’appelait. Il ne pouvait pas me voir. J’ai répondu qu’il me fallait l’hélicoptère de secours. J’ai pensé à mes amis qui ont dû avoir terriblement peur pour moi. Surtout Jim. J’ai senti un moment de colère monté en moi. Je l’ai repoussé immédiatement. C’est fait. Il n’y a pas de retour en arrière. Je me disais, « Concentre toi pour supporter la douleur ». J’avais un doigt luxé qui pointait dans le mauvais sens, je l’ai remis en place. Autrement, je me sentais parfaitement bien.

J’ai commencé à regarder autour de moi. J’étais bien où j’étais. De toute façon, je pouvais difficilement bouger… Je tendais l’oreille pour entendre l’hélicoptère. Mais les secours étaient en mission plus loin. Il allait y avoir un peu d’attente. En regardant vers le haut de la pente supérieure, j’ai constaté à mon grand désarroi que les gens des bennes suivantes continuaient à skier comme si de rien n’était. Je n’y croyais pas. Il y avait un contact visuel direct et d’autres personnes ayant vu ce qui venait de se passer avertissaient les nouveaux venus de l’accident, leur demandant de ne pas skier. La plupart n’en avaient rien à faire. Il faut croire qu’ils étaient venus pour skier le Rond et qu’ils allaient le skier à tout prix. Où est passé le civisme ? Le respect des règles de base en montagne ? Le bon sens ? J’ai passé 45 minutes terrorisée, assise dans la neige, immobile, à planter ma tête dans la neige chaque fois que du sluff s’approchait… Je ne souhaite à personne de vivre une telle expérience.

L’hélicoptère a fini par arriver et un secouriste n’a pas tardé à se poser délicatement près de moi. Je le connaissais bien. J’étais contente de voir un ami. Jeff m’a demandé comment je me sentais pour l’évacuation. J’étais mentalement fatiguée à cause de la crainte des autres skieurs au-dessus. Je voulais quitter cet endroit aussi vite que possible. Jeff a fait venir une attelle pour maintenir ma jambe. J’étais prête à m’accrocher au treuil.
J’avais mal. J’étais au seuil de la douleur. Je me suis concentrée à fixer un point pendant le treuillage pour ne pas tomber dans les pommes. J’ai retrouvé le sourire une fois à l’intérieur de l’hélicoptère. Jeff essayait de me rassurer en disant que ma blessure n’était peut-être pas si grave. Mais je savais que ma jambe était complètement détachée du genou. Elle tenait par la peau…

Direction l’hôpital de Sallanches où l’équipe médicale était prévenue et prête à me prendre en charge. J’ai eu suffisamment d’accidents pour savoir que les piqûres magiques de drogues allaient très rapidement me faire oublier la douleur. Quand le Dr Bernard Fontanille (le père de ses enfants, NDLR) m’a proposé de la kétamine, je lui ai adressé le plus beau de mes sourires en le remerciant. J’ai vécu les passages de radiographies, scanner et IRM en me croyant dans un parc d’attractions. Je me suis marré et ça m’a fait du bien. Un moment de légèreté avant la dure réalité qui a frappé fort à la lecture des clichés.

Le chirurgien a avoué qu’une destruction aussi totale du plateau tibial était rarissime. Il m’a toute de suite prévenue que la chirurgie allait être longue et compliquée et que l’objectif serait probablement de reconstituer une base solide pour une prothèse de genou… C’était des mots très difficile à entendre. J’ai avalé mon désarroi. Mais il m’a rassuré en me déclarant qu’il était très confiant pour l’opération et que le matériel nécessaire était à sa disposition. L’avantage d’être à proximité d’une station de ski avec un chirurgien expérimenté en traumatologie… Il a pris soin de me demander si le fait d’exposer largement l’articulation pour une meilleure visibilité me dérangeait. Je l’ai rassuré. La fonctionnalité l’emportait sur l’esthétique. Qu’il ouvre autant que nécessaire. J’ai salué Bernard qui allait s’occuper des enfants et je suis partie au bloc opératoire…

Quatre heures de travail minutieux. Mon plateau tibial a repris sa forme grâce aux multiples plaques de titane et à une batterie de tiges, ainsi qu’une greffe osseuse pour remplir les espaces vides. En revanche les tissus mous articulaires sont partis à la poubelle. Le cartilage, le ménisque et les ligaments étaient en bouilli, impossible de les sauver. J’ai perdu beaucoup de sang et la transfusion s’est imposée.

Le chemin de retour sur la scène sportive va être long et laborieux, mais au moins, je suis toujours là pour l’affronter. Je vais faire confiance à la médecine. Je paie aujourd’hui un prix fort à cause de l’imprudence des autres, de l’irrespect des règles de base en montagne. Ne peut-on pas patienter 30 secondes pour que chacun skie sa ligne et se mette à l’abri ? La question ne devrait même pas se poser!

La montagne n’est pas toujours la plus dangereuse, c’est l’homme qui la fréquente.

Minna-accident